L’enfance de l’homme
1ère partie - Le propre de la cognition

Jacques Cheminade
6 avril 2000

Une série de grandes découvertes, au cours de ces dernières années, a changé notre regard sur le temps qui précède l’histoire. De lointaines traces de ce que nous pensions être des acquis récents sont apparues, dans un univers bien plus multidimensionnel que nous ne voulions l’imaginer. Les repères sont bouleversés mais, en même temps, la double capacité de transformer le monde et de produire le beau s’affirme comme constante de l’intervention humaine. Le multiple, en quelque sorte, redessine mieux les contours de l’un. Dans l’époque de crise que nous vivons, par-delà les mythologies créationnistes et darwiniennes, par-delà les illusions d’une communication avec l’animal, émerge la permanence d’une activité révolutionnaire qui est la caractéristique de notre espèce et sa garantie de survie. Les fossiles et les grands singes, loin de servir notre arrogance, nous renvoient à notre responsabilité unique de sapiens sapiens.


Avertissement

Ce texte n’est qu’une compilation d’une nature un peu particulière. Il prend d’abord pour matériau des travaux récents, chacun d’un grand intérêt dans son ordre particulier, mais unanimement bloqués ou biaisés par leur conception réductionniste de la cognition humaine. Puis, et c’est sa nature un peu particulière, il tente de soumettre ces travaux à un éclairage nouveau, pour en extraire la substantifique moelle, le non-dit que l’honnêteté de leurs auteurs les a porté à y inclure, parfois en dépit d’eux-mêmes, ou du moins de leurs préjugés idéologiques. De ce non-dit ressort le « propre de l’homme », particulièrement visible en partant de son « enfance ». En effet, si le manque de documents y prête à la projection de bien des fantasmes, le fait qu’il s’agisse du début de la trajectoire donne un instrument de mesure, qui est la suite, et rend plus visibles les tentations irrationnelles de tricher ou de fuir ses responsabilités intellectuelles dans un objectivisme de façade. Bref, ce « travail » ne doit pas être surestimé, dans la mesure où son auteur s’est comporté comme un singe bénédictin rassemblant ses sources, mais pas davantage sous-estimé, lorsqu’il se mute en éléphant s’efforçant de casser la pacotille dans un magasin de curiosités touristiques.


« Hay toros » – il y a des taureaux ! Ce fut une petite fille qui, la première, vit les bisons préhistoriques d’Altamira (près de Santander, en Espagne), et son père, pour avoir compris ce qu’elle avait vu, fut accusé d’escroquerie par les autorités espagnoles. L’enfance de l’homme exige d’abord que l’on retrouve le regard sans préjugés de l’enfance.

Ce regard ne nous est pas donné naturellement ; il renaît en nous quand nous remettons en cause, quand le plaisir de connaître et de comprendre bouscule dans l’allégresse le respect qui n’est pas dû. Car, paradoxalement, la question des origines se pose dans toute son ampleur aux moments de crise, lorsque l’homme s’interroge sur l’avenir et pressent que l’application des recettes du proche passé ne peut plus suffire. Il prend alors l’histoire de son espèce comme objet d’enquête afin d’y puiser – consciemment ou pas – les ressources pour intervenir et changer un « cours des choses » devenu désastreux, à l’image de ce que firent ses prédécesseurs à de semblables moments. Le défi est de retrouver dans la mémoire de l’homme ce qui est proprement humain, cette part lui permettant d’exercer sa responsabilité unique vis-à-vis du monde à venir. Il ne s’agit donc pas d’un intérêt gratuit ou académique, d’un jeu universitaire ou mondain sans conséquences, mais d’acquérir le bagage nécessaire pour poursuivre le chemin.

Notre objectif ici n’est pas, ne peut être de fournir ce bagage – il n’y a pas, bien entendu, de modèle standard – mais, plus modestement, d’engager sur le chemin à la lumière de découvertes fondamentales qui viennent d’être faites au cours de ces dernières années et qui, de manière particulièrement réjouissante, ont d’ores et déjà remis en cause un grand nombre d’idées reçues et de pompeuses constructions. Il s’agit, du même élan et inspiré par le même esprit de réjouissance, de tenter de sortir du faux débat entre « créationnisme » (avec son ersatz français, l’« élan vital ») et « sélection naturelle darwinienne » (avec son avatar, la théorie synthétique de l’évolution ou TSE), qui reposent tous deux sur un « a priori » projeté sur l’histoire, et qui évacuent, précisément, chacun à leur manière, l’aspect personnellement et souverainement unique de la responsabilité humaine.


1. PAR-DELÀ LES MYTHOLOGIES CRÉATIONNISTES ET DARWINIENNES

Evitant de boucher les trous de la connaissance avec la trame de fictions arbitraires, nous partirons au contraire de cette « responsabilité », forme immédiatement sociale de notre capacité de connaître et de comprendre, qui seule permet de définir la différence entre l’homme et l’animal. Cette différence n’est pas si évidente, si l’on demeure au sein d’une idéologie qui n’est pas axiomatiquement en mesure d’en rendre compte. Ainsi, le darwinien Pascal Picq, maître de conférences au Collège de France, à la question « qu’est-ce qui nous distingue des singes ? », ne trouve à répondre que « c’est de plus en plus difficile à dire » (interview du Journal du Dimanche, 14 juin 1998). D’autres évoqueront la maîtrise du langage ou l’aptitude à la diversification, au point qu’André Langaney, du Musée de l’Homme, reconnaît dire souvent aux enfants : « Si vous n’apprenez pas la grammaire, vous resterez des singes. » (La plus belle histoire des hommes, Ed. du Seuil, 1998.) Nous traiterons plus en détail de cette différence fondamentale dans la suite de notre texte mais il nous paraît essentiel de préciser dès à présent notre point de vue, qui est celui de la cognition humaine, et non d’une pseudo-science réduite à des croyances de mesure (longévité, adaptabilité, nombre, etc.) dont la prétendue objectivité masque un choix subjectif de départ, qui est la mise entre parenthèses de cette cognition même !

La cognition, liée à notre conscience de pouvoir transformer notre environnement, est ce qui nous permet de comprendre de ce dont nous parlons et, ne serait-ce que pour cela, doit être ce que nous considérons d’abord, sauf à tricher avec nous-mêmes. En effet, nous nous situons nécessairement du point de vue de la culture humaine, qui ne peut être ramenée ni à un don arbitraire fourni, ni à une faculté d’adaptation au milieu acquise.

Le principe de cognition humain est le contraire même de la modélisation mathématique linéaire ; il repose sur la capacité de résoudre des paradoxes ontologiques par la découverte de principes physiques universels dont le système précédent – linéaire – de référence ne pouvait rendre compte. La préhistoire et l’histoire humaine sont définies par ces « moments » de découverte et ont pu continuer grâce à eux. L’homme ne peut se dérober à ce défi en prétendant soit avoir été créé à un moment donné par un être suprême insaisissable et incompréhensible, soit en se proclamant un animal comme les autres, simplement doté d’un système de déduction logico-formel plus évolué, plus adaptable et dont l’existence ne serait due qu’à une série de hasards évolutifs sans nécessité ou à une sélection naturelle plus ou moins aveugle.

En d’autres termes, il est intellectuellement malhonnête d’opérer des constructions qui excluent ce défi. Le fait que la découverte de principes physiques universels ne survienne qu’à travers les processus cognitifs de l’esprit humain individuel démontre que l’Univers est composé en vue d’obéir à la volonté humaine, à condition que celle-ci y recherche, y trouve et y prouve ces principes physiques universels avec une rigueur expérimentale absolue. Penser autrement revient à renoncer à notre faculté de penser. C’est dire que notre conception est celle d’un monisme hylozoïque, dans laquelle le développement des processus vivants et non vivants, de l’organique et de l’inorganique, se trouve gouverné par des processus universels qui sont de nature à être de mieux en mieux compris par les pouvoirs cognitifs de l’homme.

Nous sommes loin, nous objectera-t-on, de la »préhistoire » et de la « science ». Oui si l’on s’en tient aux idées reçues sur l’une comme sur l’autre. Cependant, ces « idées reçues » – créationnistes et darwiniennes – ne peuvent rendre compte, comme de nombreux auteurs commencent à le reconnaître, ni des découvertes scientifiques ni de l’apparition de l’art, sinon a posteriori et de manière réductionniste. Qui cherche un « moteur » objectif à l’histoire en dehors de la création humaine exclut logiquement la subjectivité souveraine de celle-ci. Au fond des choses, pour le darwinisme comme pour le créationnisme, partir de cette capacité de créer est un « péché d’orgueil » intolérable, un « vice » prométhéen. Révélant leur conception des rapports sociaux, ils ne peuvent concevoir que la pensée humaine puisse être prise pour référence centrale car, pour eux, il irait alors de soi que l’homme y trouverait la justification d’un pouvoir absolu culminant en lui. Ce que nous voulons ici au contraire encourager est une relecture qui remette en cause les faux dieux et leur arbitraire, en opérant une anamnèse qui intéresse toute l’humanité moderne, dans le droit fil du platonisme socratique, de Kepler et de Leibniz – la conception même du monisme hylozoïque.

Ouvrages de référence

Voici une liste succincte de livres et documents qui ont servi de référence à notre travail. Nous les décrirons sommairement dans la deuxième partie de l’article.

L’émergence de l’homme. Essai sur l’évolution et l’unicité humaine. Ian Tattersall, Gallimard, 1999.

Les hommes. Passé, présent, conditionnel. André Langaney, Ed. Armand Colin, 1988.

Outils préhistoriques. Formes, fabrication, utilisation. Jean-Luc Piel-Desruisseaux, Masson, 1998.

La naissance de l’art. Genèse de l’art préhistorique. Michel Lorblanchet, Ed. Errance, 1999.

• Dossier Pour la science. Les origines de l’humanité, dossier hors-série, janvier 1999.

• Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au Néolithique. Jacques Cauvin, CNRS Editions,1994.

La prise de conscience de la « montée en puissance » et en organisation d’un processus planétaire vivant et pensant, dans lequel la non-entropie du pensant organise et conduit le vivant, et où celle-ci organise et conduit le non-vivant, nous paraît en effet indispensable pour définir la responsabilité de l’homme aujourd’hui, sans laquelle tout le reste ne serait qu’un jeu de l’esprit. Certes, dans la remise en cause actuelle de nombreuses idées reçues et, parallèlement, dans la manière dont les créationnistes et les darwiniens ridiculisent leur cause par leurs propres déclarations, se trouvent, de manière implicite, des éléments de notre approche. Nous voudrions ici, explorant les découvertes récentes, essayer de les rendre explicites en deux points fondamentaux : le débat sur la différence entre l’homme et l’animal d’abord et, plus longuement, la nature des grandes révolutions de la préhistoire humaine, celle de la production du biface d’abord (qui apparaît dans l’Acheuléen ancien de l’Afrique orientale, vers 1,4 million à 1,7 million d’années et s’interrompt à la fin du Paléolithique moyen, il y a environ 50 000 ans) ; celle du Paléolithique supérieur ensuite, avec l’apparition (vers 40 000 ans) d’objets d’art explicites et de grottes peintes (grotte Chauvet, 36 000 ans selon la dernière datation au carbone 14 corrigée), notamment au cours de l’Aurignacien franco-cantabrique et, enfin, celle de la grande « révolution agricole du néolithique », qui prit essor dans le Proche-Orient, avant de se diffuser dans le monde, entre 10 000 ans et 7 000 ans, permettant à l’humanité de passer d’une économie de chasse-cueillette à une économie de production. Ces « étapes » sont pour nous autant de confirmations explicites de ce que l’être humain a d’unique.

Avant de commencer, il nous reste à souligner deux points. Tout d’abord, la constitution d’un savoir concernant la préhistoire traduit, plus explicitement que dans les autres domaines, un parti pris idéologique : l’absence de documents, la rareté des traces, le flou des repères (entre les premiers australopithèques et l’Homo erectus, on dispose de moins de deux cents restes d’hominidés…) sont autant de portes ouvertes à la fiction. Raison de plus pour justifier notre point de vue qui constitue un fil conducteur « souple » partant de notre capacité de penser et jugeant à son aune, par-delà toute apparence. Sans lui, fatalement, les « sciences préhistoriques » deviennent cette préhistorite aigüe dont furent victimes Bouvard et Pécuchet, dans laquelle les rigueurs méthodiques et les classements réglés dissimulent trop souvent le fantasme dans le placard. Ensuite, il est souvent plus fructueux de se laisser guider par le sentiment esthétique – par la beauté, l’homme célèbre ses pouvoirs créateurs – que de se perdre dans la typologie des objets « pratiques » créés, les outils, en se demandant à partir d’elle où se situe le « seuil » entre l’homme et l’animal, sans qu’il soit possible de l’établir avec certitude à ce niveau réducteur. Certes, les typologies sont utiles en tant que repères, mais ce n’est pas à partir d’elles que l’on peut déduire ce qu’est l’homme. De même, et pour une raison similaire, le rapport métaphorique – par lequel s’établit la complicité entre le préhistorique et le préhistorien – est également plus fructueux que la recherche d’une pensée symbolique et des symboles mentaux qu’elle est supposée former, associer et manipuler à des stades donnés de l’évolution. De telles « typologies », comme celle de Leroi-Gourhan sur les grottes peintes, ont aujourd’hui volé en éclats : alors qu’il définissait un « style I » avant 27 000 ans, préfiguratif, balbutiant et sans œuvres pariétales, la réalité de la grotte Chauvet (36 000 ans) aura suffi à détruire tout son édifice.

Depuis nos origines, il s’est heureusement passé plus de choses que nous n’avons été jusqu’à présent capables de voir ou de concevoir et s’il nous est donné de comprendre – faute de quoi notre existence serait inutile – la direction de la « flèche du temps », nous ne pouvons segmenter son vol et déduire, d’image en image, chaque instant de sa trajectoire.


2. LE SINGE GRAMMAIRIEN

Pour interpréter correctement les archives fossiles humaines, il est nécessaire de comprendre d’abord notre différence avec les grands singes (chimpanzés, chimpanzés bonobos, gorilles et orangs-outans), qui sont les animaux relativement les plus « évolués ».

La réponse a paru, pendant longtemps, évidente : l’homme disposerait de capacités cognitives uniques, qui ne seraient pas à la portée de l’animal. Depuis que l’on a étudié de plus près les grands singes, le doute s’est installé – ainsi que nous l’avons dit ci-dessus. Le problème est que, dans les deux cas, ceux qui argumentent ne savent pas très bien de quoi ils parlent. Ceux qui en tiennent pour le caractère unique de l’homme se fondent soit sur des critères biologiques (taille du cerveau, pourcentage du poids du cortex cérébral par rapport au gros cerveau, etc.), soit sur la capacité à un raisonnement logico-formel (induction-déduction). Or ceux qui relèvent le gant pour la cause des grands singes reprennent les mêmes critères, et trouvent que leurs protégés sont certes inférieurs par les résultats obtenus jusqu’à présent, mais que rien ne permet de dire ce que réservent leurs sérieuses aptitudes. L’erreur commise réside dans les références elles-mêmes ; de ce point de vue, l’étude des chimpanzés – et, en particulier, des plus doués d’entre eux, les bonobos – a pour principal mérite de pousser à mieux cerner et mieux définir le « propre de l’homme », l’exception humaine qui est le fil conducteur nécessaire pour explorer à tâtons les ossements fossiles de notre préhistoire.

Commençons par le commencement : génétiquement, nous sommes à plus de 98% identiques au chimpanzé. Cependant, nos gènes ne sont pas toujours situés au même endroit sur les chromosomes : on a repéré neuf grandes différences d’emplacement entre notre espèce et les chimpanzés. Ensuite, nous possédons indéniablement le cortex cérébral le plus gros des primates (76% environ du poids de notre gros cerveau), mais les chimpanzés nous serrent de près (72%), suivis par les gorilles (68%). Cependant, les aires telles que le cortex d’association préfrontal (où se réaliserait une grande part des processus de la pensée), le lobe temporal ou la région inférieure du lobe pariétal sont toutes plus développées chez l’homme que chez les grands singes. De plus – et c’est sans doute plus intéressant – chez les grands singes, les côtés droit et gauche du cerveau sont pratiquement symétriques, alors que ce n’est pas le cas chez l’homme moderne. Celui-ci se caractérise par l’asymétrie cérébrale, qui est la base de la « préférence manuelle » (ainsi, à une asymétrie « gauche » du cerveau correspond un « droitier »). Or, de façon intéressante, les études archéologiques indiquent que les plus anciens outils de pierre taillée ont été réalisés le plus souvent par des droitiers. De même, les fossiles d’hominidés les plus récents montrent une asymétrie plus marquée.

Certes, nous ne devons pas sous-estimer l’importance de ces « indices », mais à condition de ne pas en faire des références absolues : il s’agit, au mieux, de reflets utiles à manipuler en évitant tout réductionnisme mécaniste.

L’examen de l’aptitude à fabriquer des outils est plus fructueux. La légende actuelle veut que le chimpanzé en soit capable, ce qui est une affirmation vraie-fausse : ici encore, il faut définir ce dont on parle.

Certes, le chimpanzé va plus loin que certains animaux employant des objets pour effectuer une tâche : primates, oiseaux, loutres ou dauphins. Ceux-ci soit répètent un geste propre à leur espèce avec leur unique « instrument », mais de manière purement instinctive, sans innovation, soit procèdent « par essais et par erreurs », comme les singes capucins d’Amérique du Sud. Le chimpanzé, au contraire, produit des « outils » – comme Jane Goodall l’a montré la première – mais des outils ne supposant qu’une action sur l’objet : des « marteaux » et « enclumes » pour écraser des noix ou de minces brindilles effeuillées pour « pêcher » des fourmis dans les fourmilières ou les termitières. Cela établit deux choses. D’abord, le chimpanzé est capable de se former une représentation mentale que doivent avoir certains objets, au moins pour parvenir à certains buts immédiats. Ensuite, il y a véritablement « acquis » social par apprentissage, puisque ces « instruments » apparaissent dans certains groupes de grands singes mais ne sont pas répandus dans la totalité de l’espèce.

Néanmoins, cela ne veut pas dire que le chimpanzé soit producteur d’outils (ni même un utilisateur) dans le sens où nous le sommes. Il n’est pas capable d’inventer un mode efficace de production d’outils à partir de matériaux consciemment choisis. Ainsi, lorsque les chimpanzés de l’Afrique de l’Ouest ouvrent des noix avec des pierres, ils ne façonnent pas celles-ci dans ce dessein. Même l’exceptionnel Kanzi – un bonobo [1] avec lequel travaillent les chercheurs de l’université fédérale de Georgie – n’y est pas parvenu. Certes, il a vite compris l’usage qu’il pouvait faire d’un éclat coupant – produit devant lui par les expérimentateurs – pour obtenir une récompense alimentaire. Il a également appris à choisir, dans une gamme qui lui était proposée, un éclat capable de couper la corde maintenant l’aliment hors de sa portée. Il a ensuite détaché plusieurs éclats d’un bloc de pierre et a coupé la corde avec le plus gros. Il a procédé en frappant spontanément un bloc à coups redoublés avec une pierre posée sur le sol servant d’ »enclume », procédure qu’on ne lui avait pas montrée. Pendant plusieurs mois, Kanzi fut capable de répéter avec succès cette fabrication d’éclats. Cependant, après un certain temps, il comprit qu’il pouvait produire ces éclats en jetant violemment son bloc de pierre sur le sol en béton, et cela devint sa méthode favorite. Il est même parvenu, privé de sol dur, à produire des éclats en projetant son bloc sur un autre disposé au sol.

Kanzi a donc appris, mais par imitation. Il a compris une notion fondamentale : les blocs permettent de faire se fendre la pierre. Il a même trouvé des façons nouvelles d’administrer ces chocs. Toutefois, il ne s’est jamais préoccupé de frapper avec suffisamment de force, ni de bien diriger ses coups. A quelque technique qu’il ait recouru, il a toujours obtenu un résultat similaire : des éclats relativement petits, principalement du genre de ceux qui sont produits sur des pierres entrechoquées au hasard. Son « travail » n’a montré aucune régularité ; il n’a compris ni les propriétés des matériaux sur lesquels il travaillait ni les modalités suivant lesquelles ils pouvaient être brisés pour obtenir des résultats comparables à ceux obtenus par les expérimentateurs.

Notre conclusion est que Kanzi a produit des outils si l’on définit les outils comme des objets « transformés » par une action irrégulière et acquise par imitation. Selon la définition de la création par Aristote – la mimesis – Kanzi serait donc bien « producteur d’outils ». Le problème est que la quasi-totalité des primatologues et des darwiniens raisonnent comme Aristote – et ne sont donc, logiquement, pas capables de distinguer un homme d’un singe.

Revenons plutôt sur ce que ne fait pas Kanzi. Si nous comparons ces « éclats » aux premiers « outils » produits par une « entité pensante » – un hominidé ou, plus probablement, un australopithèque [2] – la différence saute aux yeux. Le bonobo ne fait pas un « projet », il n’invente pas un mode efficace de fabrication d’outils à partir des matériaux qu’il a consciemment choisis, tandis que les premiers hominidés – ou l’australopithèque, car il faut ici être précis et prudent – ont, dès le départ, un plan de fabrication projeté dans le futur. L’équipe d’Hélène Roche a pu ainsi « remonter », à partir de divers instruments produits, le galet taillé dans sa forme « naturelle ». Celui-ci apparaît alors comme une véritable « matrice d’outils », conçue comme telle par le fabricant. Au sens où l’économiste américain Lyndon LaRouche l’utilise pour l’industrie moderne, nous pourrions parler d’un véritable « principe de machine-outil » : nos prédécesseurs, à la différence des grands singes, transforment un simple galet en un nucléus, et engendrent avec régularité des outils.

Leroi-Gourhan touche, de son point de vue, à cette même différence en mettant l’accent sur la « retouche », c’est-à-dire l’action venant s’effectuer sur de l’action : il utilise le terme d’ »action au carré ». Une telle intervention suppose une conscience de sa première action, et une intervention sur elle afin de la perfectionner ou de la réorienter ; elle suppose un « projet ». Certains éclats rassemblés par l’équipe d’Hélène Roche étaient retouchés – il y a 2,34 millions d’années – ce dont un chimpanzé n’est absolument pas capable !

Résumons-nous : le « principe de machine-outil » suppose, en amont, la découverte d’un principe physique fondamental concernant la manière dont procède l’Univers. Cette « découverte » ne peut être effectuée qu’en apportant une solution à un paradoxe ontologique : au système d’axiomes, de postulats et de théorèmes dont on dispose, il faut en substituer un autre, d’un ordre relativement plus élevé, pour obtenir la solution. Le « fait de nature » auquel on fait face est en effet incompatible avec le système existant ; l’esprit humain doit donc « créer » un nouveau système qui puisse en rendre compte, puis le prouver expérimentalement en mettant en place un dispositif qui le démontre. Ce « dispositif » sera la matrice de machines à produire des outils et de familles de ces machines à venir.

Un bonobo utilisant une « enclume » et un « marteau ». Contrairement aux premiers hominidés ou à l’australopithèque, il ne fait pas un « projet », il n’invente pas un mode efficace de fabrication d’outils à partir des matériaux qu’il a consciemment choisis.

Le principe de la machine à vapeur permit l’une de ces « révolutions », mais la première de ces « révolutions » fut celle de la « machine à éclats » – ou de la machine à outils retouchés, le nucléus. C’est le propre de l’ »homme » d’y être parvenu ; peu importe son apparence physique (hominidé, australopithèque, etc.), il s’agit de la « signature » de son histoire et de sa préhistoire, de son histoire avant l’histoire avec laquelle il n’y a pas et il ne peut y avoir de rupture épistémologique. Cette histoire, pour le chimpanzé ou pour tout autre animal, n’a jamais commencé.

Cela ne signifie pas qu’il faille regarder avec mépris les grands singes. L’ »humanité » ne va pas de soi, et beaucoup d’autorités établies qui examinent les grands singes en raisonnant comme Aristote ont, répétons-le, beaucoup de peine à la localiser, sinon dans ses conséquences pratiques.

André Langaney, dans l’excellent petit ouvrage de vulgarisation La plus belle histoire de l’homme, cite comme différences principales le langage – en particulier la grammaire – et la faculté de nous diversifier. D’où le sous-titre – le singe grammairien – emprunté à Octavio Paz qui résume la conception de Langaney. Ici encore, un réductionnisme mécaniste constate pertinemment deux reflets mais manque totalement leur commune origine.

Pour commencer, d’autres, plus extrémistes que Langaney, affirment urbi et orbi que les chimpanzés pourraient parvenir à maîtriser le langage, voire à « communiquer avec l’homme ». Démêler le vrai du faux dans cette affaire n’est pas simple, tant les préjugés et la méconnaissance de ce qu’est la cognition humaine – de la part des hommes, non des chimpanzés – embrouillent le sujet.

Un fait est d’abord clair : les chimpanzés ont une certaine conscience d’eux-mêmes et une relative conscience de ce que sont les autres. Dans leur organisation sociale, ils savent très bien former des alliances pour améliorer leur position dans le groupe, en incluant des « tromperies » (or une tromperie implique la connaissance de l’état mental de l’autre). Mieux encore, le chimpanzé est capable, à l’instar des autres grands singes, de se reconnaître dans un miroir. Ajoutons cependant qu’il se sert de son image spéculaire de manière beaucoup moins complète que les êtres humains. De manière générale, à part le fait de s’enlever des marques indésirables placées sur son visage par des expérimentateurs quelque peu sadiques, il n’essaie pas de modifier son apparence pour s’assurer de succès sociaux. Il ne cherche pas à consciemment « améliorer son image ».

Une expérience menée à Harvard révèle les capacités du chimpanzé. Un chercheur dispose trois tasses sur une table. Sous l’une d’entre elles, il cache un grain de raisin. Le singe voit que le chercheur cache un grain de raisin qu’on lui montre et dont il est friand, mais ne peut voir sous quelle tasse. De part et d’autre de la table sont postés deux autres chercheurs qui jouent le rôle d’observateurs. L’un peut voir où l’on cache le raisin, l’autre non. Puis chacun des observateurs désigne au chimpanzé une tasse différente. Malin, le « sympathique » chimpanzé choisit la tasse de celui qui a vu. Il a donc conscience de ce que savent les autres, et ajuste son comportement à son savoir. Il peut donc manipuler ce savoir. Il peut même en faire un usage « social » : des chimpanzés consomment des plantes médicinales, associant donc malaises physiques et propriétés curatives des plantes, et font bénéficier leur groupe de ce « savoir ». D’autres groupes, pris en référence, ignorent ce savoir : il y a donc bien eu apprentissage et transmission sociale ! Ils creusent également des trous dans le sable, avec un bâton, pour filtrer leur eau de boisson.

On a aussi observé, parmi les chimpanzés, que non seulement un animal tiers pouvait venir consoler le perdant à la suite d’une rixe, mais que dans un cas, des bonobos ont exprimé une « compassion consolatrice » à une femelle dont le jeune enfant venait de mourir.

En regard de cet arrière-plan émotionnel, les études de chimpanzés dans la nature ont révélé qu’ils émettent une vaste gamme de cris ; on a répertorié et nommé plus de trente émissions vocales différentes. Cette trentaine de « cris » ferait même partie d’une série graduée, et il y aurait des émissions vocales différant par des subtilités qui nous échappent. Mieux encore, les chimpanzés recourent à la combinaison de cris, ce qui donne à leur système une complexité et un intérêt supplémentaires.

Ces émissions vocales paraissent refléter de très près l’état mental de celui qui les émet. Selon Jane Goodall, les émissions vocales sont si étroitement associées à l’état émotionnel que « l’émission d’un son en l’absence de l’état émotionnel correspondant semble une tâche presque impossible pour un chimpanzé ». Il semble donc que l’on soit loin de notre langage, qui dépend de centres cérébraux supérieurs (le cortex) et de l’émission et de l’interprétation de sons indépendamment de l’état émotionnel immédiat du locuteur et de l’auditeur. Autrement dit, le chimpanzé associe des sons en vue de dire ce qu’il éprouve et d’exercer une influence sur ce qu’éprouve les autres, mais ne peut projeter des constructions intellectuelles dans le temps. La grammaire et la syntaxe sont, comme l’affirme Langaney, absentes des combinaisons de sons formés par les chimpanzés.

L’hypothèse a alors été émise qu’ils ne pouvaient constituer un langage parce qu’ils ne disposaient pas du dispositif physique le leur permettant. D’où la tentative, pour échapper au « blocage », d’essayer de leur enseigner le langage des signes (American Sign Language, ALS) – le langage utilisé par les sourds-muets américains, façonné pour des sujets humains, avec toutes les subtilités de composition « grammaticales » et « syntaxiques » que l’on rencontre dans un langage humain. De ces expériences, il a été conclu qu’un chimpanzé avait maîtrisé plus de 130 de ces signes, voire plus de 1 000 pour l’exceptionnel Kanzi.

Il est indéniable que les chimpanzés savent utiliser les symboles, étiqueter un concept, catégoriser et ordonner. Ils peuvent faire des associations entre des objets et les symboles qui les représentent ou s’y réfèrent.

Cependant, l’examen serré des résultats observés par des expérimentateurs trop enthousiastes a montré le Rubicon que les chimpanzés ne peuvent pas franchir : ils ne parviennent pas à comprendre la grammaire ou la syntaxe ou, pour être plus concret, ils ont appris à formuler des demandes mais pas réellement à entamer une conversation suivie. Certes, Kanzi serait parvenu à organiser plus de trois symboles dans des « phrases », mais celles-ci ne sont probablement pour lui que des formules opératoires plutôt qu’une expression construite.

Les chimpanzés ne sont donc pas capables d’acquérir une forme, même rudimentaire, de langage « humain ». Devons-nous en déduire pour autant qu’en ajoutant la grammaire à un singe, on obtiendrait un être humain ? Ce que nous avons vu pour les outils vaut dans le domaine du langage. La « grammaire » n’est pas un ajout supplémentaire dans un système donné ; elle est au contraire l’expression d’une mutation conceptuelle. Or ces mutations conceptuelles, dont les grands singes – malgré leurs émotions, leur vie sociale, leur conscience de soi et leurs facultés d’apprentissage – ne sont pas capables, sont le propre de l’homme. La « grammaire » et l’ »aptitude à la diversification » n’en sont que deux reflets. En d’autres termes, l’homme – lorsqu’il exerce ses facultés humaines non aristotéliciennes – vit dans le projet, et agit en fonction des exigences du futur. Dans l’acte humain de découverte, en particulier, il vit hors du temps des horloges, au-dessus de ses émotions particulières, dans le temps d’une connaissance et d’une émotion universelle qui est un « temps de tous les temps » – passé, présent et futur – une simultanéité avec l’éternité. Le langage humain, dans ses formes artistiques les plus hautes, célèbre cette possibilité et en offre à l’homme des exemples dans lesquels il pourra puiser pour la suite de son histoire – littéralement responsable de tout et de tous. Le résultat est qu’il produit des outils et, en particulier des machines-outils, qui lui permettent de transformer son environnement (d’accroître sa capacité de production par tête, par ménage et par unité de surface) et d’élever continûment son potentiel de densité démographique relative. L’injonction de la Genèse n’est qu’une réflexion de cette « capacité » dont il est responsable et à laquelle il ne peut renoncer – sauf à devenir un singe, camouflé par des phrases, comme beaucoup de nos contemporains qui exercent des pouvoirs universitaires ou politiques, mais cela, comme disait Kipling, est une autre histoire.


3. LE BUISSON FOISONNANT DES HOMINIDÉS

L’histoire évolutive de l’espèce humaine remonte à loin. En un sens, cela peut aller – de proche en proche – jusqu’aux premières formes vivantes microscopiques apparues il y a 3,5 milliards d’années. Mais lorsque l’on remonte aux traits qui font de l’Homo sapiens cette espèce unique en son genre que nous venons de définir – avec ses quatre critères « classiques » mais réductionnistes, le volume crânien, l’habileté manuelle, l’aptitude au langage et la maîtrise de l’outil – il n’est pas nécessaire de regarder si loin. Notre famille, celle des hominidés, est apparue il y a environ 5 millions d’années en Afrique. Tout ici est, par ailleurs, sujet à caution, et même d’emblée l’origine africaine : les ossements actuellement découverts l’ont été dans la fosse du Rift (Est Africain), qui a permis la mise à nu exceptionnelle des couches géologiques à inspecter. Ailleurs, il faudrait procéder à des « carottages » en profondeur qui, pour des raisons pratiques et de coût, n’ont pas été effectués…

Quoiqu’il en soit, il faut juger par rapport à ce dont on dispose, en tentant de poser les bonnes questions et en considérant par rapport à ces données, l’émergence d’une entité – la nôtre – dotée de potentialités de plus en plus grandes. On voit alors cette espèce établissant dans la séquence temporelle son caractère unique d’intemporalité (simultanéité avec l’éternité dans les moments de découvertes « révolutionnaires »).

L’« arbre généalogique » de l’humanité (bruissant et sujet à révisions). Selon le buisson « anglo-saxon », Ardipithecus ramidus est l’ancêtre de toutes les lignées d’hominidés ; puis viennent Australopithecus anamensis et afarensis, Homo ergaster et erectus avant notre espèce. D’autres éliminent les australopithèques, et enfin Wood et Collard excluent rudolfensis et habilis. Yves Coppens, lui, exclut l’ardipithèque et les australopithèques mais conserverait habilis.

Mais le hic est précisément « ce dont on dispose » : depuis qu’en 1964, Louis Leakey a imposé l’Homo habilis – hominidé de l’Olduvai (Tanzanie) ayant vécu il y a 2 millions d’années, beaucoup de nouveaux sujets – et des plus intéressants – ont à leur tour réclamé leur droit au buisson.

Aussi, ce que nous allons ici récapituler n’est qu’un résumé fatalement sujet à changement, et notre buisson généalogique est surtout bruissant de nos ignorances.

Par esprit charitable, nous n’en comparerons pas les diverses versions pour simplement fournir trois représentations : celle proposée par Michel Lorblanchet dans la Naissance de l’Art (d’après M.H. Day), dont le principal mérite est d’éviter les détails ; celle que soumet Ian Tattersall et, finalement, la plus « actuelle », tentant de résumer l’opinion dominante, avec ses doutes nombreux et variés.

On peut épiloguer à longueur de temps sur l’emplacement de telle ou telle espèce sur tel ou tel rameau du buisson ; dans la bousculade générale, les chutes paraissent plus fréquentes que les promotions.

En gros, d’un point de vue de constitution d’espèces, ou de « spéciation », on peut distinguer la lignée des hominidés australopithèques, d’une part, et celle des hominidés Homos, de l’autre, menant plus directement à notre « espèce ». L’impression générale que l’on éprouve, en essayant de laisser ses préjugés au vestiaire, confirme ce que nous avons avancé précédemment : c’est celle d’un potentiel s’exprimant de différentes façons et sous diverses apparences, jusqu’à mener à l’Homo sapiens que nous sommes. Les branches du buisson partent dans tous les sens mais l’histoire est celle d’une montée de l’intelligence auto-consciente, maîtrisant et transformant son environnement suivant un principe de moindre action.

De ce point de vue, si ce n’est pour faciliter des « classements » – utiles, certes, mais à condition de les remplacer au fur et à mesure des découvertes –, telle ou telle aptitude de tel ou tel élément d’apparence physique sont secondaires – des reflets – par rapport à la capacité générale de progression se réalisant à partir d’un pouvoir sans doute « inné » mais toujours révélé par le travail aux frontières, comme celui dont chaque être humain dispose pour le langage. Les quatre critères « classiques » doivent alors être en eux-mêmes dépassés, ou considérés comme de simples étapes, par rapport au trajet qui les englobe et dont nous devons rétablir les traces.

Evolution phylogénétique des hominidés d’après M.H. Day.
Nous préférons cette conception de l’évolution en cônés emboîtés qui, au fur et à mesure, s’élargissent. Pour nous, le critère directeur déterminant est cependant la création et la transmission culturelle, non la reproduction physique.

Si l’on examine une à une les étapes de la recherche, plus que par l’apparition des ossements de nos prédécesseurs, on est frappé par les préjugés – bien peu humains, au sens où nous l’entendons – des chercheurs. Il est réjouissant, ici encore, de voir toutes les remises en cause auxquelles on a dû procéder au cours des découvertes de ces dernières années, comme si australopithèques et Homos conjuguaient leurs talents passés pour faire avaler leur chapeau universitaire à ceux qui examinent aujourd’hui leurs ossements. Nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir plutôt de « leur bord ».

Examinons pour commencer les troupes en présence. Voici Ardipithecus ramidus (4,4 millions d’années), pour les uns premier australopithèque, pour les autres trop singe en raison de la largeur des molaires – trop faible – et de leur revêtement en émail plutôt mince. En faveur de son rattachement aux hominidés, on trouve, sur des minuscules fragments de sa boîte crânienne, les traces d’un foramen magnum – un orifice de la boîte crânienne par lequel passe la moelle épinière – en position très antérieure. Signe de bipédie, élémentaire mon cher Watson, qui aurait été adoptée en raison d’une période d’assèchement croissant de la planète et d’une augmentation du caractère saisonnier des pluies, période ayant débuté il y a environ 10 millions d’années.

Ici intervient l’« East Side Story », le paléo-scénario mis en scène en 1984 par Yves Coppens. Selon ce scénario, l’histoire de l’homme aurait commencé après la crise tectonique – une grosse déformation de l’écorce terrestre – ayant créé l’énorme fracture séparant du nord au sud l’Afrique de l’Est sur plus de 3 000 km, de l’actuelle Ethiopie du Malawi. L’Ouest resta humide et l’Est progressivement s’assécha. L’Est devint ainsi une savane de plus en plus claire où, isolée de son environnement forestier, la population hominoïde (superfamille des grands singes et des hominidés) aurait acquis la bipédie – savane oblige – et se serait humanisée. A l’Ouest, rien de nouveau : on y serait devenu quelque peu chimpanzé et gorille.

Ce scénario s’est effondré avec la découverte d’Abel, pas celui de la Bible mais celui dont Michel Brunet de l’université de Poitiers, a extrait en 1995 une portion de mâchoire au Tchad, dans la région du Bahr el- Ghazal – d’où son nom scientifique d’Australopithecus bahrelghazali. Le site se trouve à 2 500 km à l’Ouest du « berceau originel » supposé, c’est-à-dire en pleine forêt d’il y a 3,5 millions d’années ! Michel Brunet ajoute : « J’ai déjà la certitude, d’après la faune fossile, que l’on va retrouver des restes préhumains (?) plus anciens au Tchad. Et dans toute l’Afrique de l’Ouest. » De plus, Abel est déroutant. Très singe, il a trois racines à ses prémolaires, très australopithèque, il a la canine saillante mais, expert pour embarrasser les chercheurs, il est aussi très Homo : ses prémolaires ressemblent à ses molaires et, surtout, la partie antérieure de sa mâchoire est réduite et verticale !

Fin du scénario de l’« adaptation évolutive des comportements en réponse à une modification du climat et du milieu » ou de la « poussée de remplacement faunistique promue par l’environnement » : s’en tenir à des constructions mentales plus ou moins arbitraires fondées sur une conception adaptative de l’homme établie exclusivement à coups de bipédie, de dimensions du cerveau et de détails de crâne et de la denture expose à bien des déconvenues – c’est-à-dire à tout et à son contraire.

Suivons les « rameaux » des chercheurs : côté australopithèques, apparaissent tour à tour anamensis (4 millions d’années) puis afarensis (3,2 à 3,8 millions d’années, du site de Hadar en Ethiopie à Laetoli en Tanzanie, avec entre autres la fameuse Lucy), la plus ancienne espèce d’hominidé pour laquelle nous disposons d’une masse importante de données, aethiopicus (qui serait bien proche d’afarensis…), africanus (2,5 à 3,5 millions d’années), puis finalement Australopithecus robustus et Parenthropus boisei. Tous ont un cerveau relativement petit (300 à 600 cm3 au maximum) et de grosses mâchoires et semblent capables, dans une mesure du moins, de se débrouiller dans les habitats boisés aussi bien que dans les milieux plus ouverts. Bipèdes, comme les afarensis, ils peuvent avoir, comme boisei, un crâne puissant formant une crête à son sommet où s’ancraient de grands muscles maxillaires. Tous ont de fortes mâchoires, adaptées à un mode de vie principalement herbivore. Ces australopithèques disparaissent vers 1 million d’années, du moins, on n’a pas jusqu’à présent retrouvé d’ossements à une date ultérieure…

Côté Homo, l’histoire s’est longtemps racontée de la façon suivante : il y a d’abord habilis (2,5 millions d’années) coexistant, semble-t-il avec les australopithèques dans un milieu changeant. Ses caractères le distinguent des australopithèques : bien qu’il soit encore de petite stature, sa capacité crânienne augmente et atteint en moyenne 700 à 800 cm3, son cerveau est mieux irrigué, son crâne s’arrondit et perd sa crête sagittale, l’évolution de sa denture montre qu’il devient omnivore. Pour tuer et dépecer les proies animales, ce chasseur-charognard dispose d’outils de pierre dont les plus anciens, de technique « olduvayenne » (site de l’Olduvai) datent de 2,8 à 2,4 millions d’années. Ce sont toutefois encore de simples éclats tirés de blocs de roche volcanique et de quartz, ou des galets taillés, qui sont le sous-produit du débitage.

Il y aurait eu avant habilis, rudolfensis dont la mâchoire retrouvée au Malawi en 1991 a semé la zizanie parmi les experts. Il est plutôt costaud et carnivore, avec un assez gros cerveau, ce qui en a fait un postulant au titre de « doyen » de l’espèce.

Cependant, il y a un hic – et l’on verra bientôt son importance : au moment crucial du « passage » de l’australopithèque à l’Homo, il y a 2,5 à 3 millions d’années, les fossiles font défaut et c’est l’imagination qui comble la faille…

Après rudolfensis et au même moment qu’habilis apparaît ergaster (2,4 à 1,6 million d’années, avec à 1,8 million une mandibule découverte à Dmanisi, en Géorgie), puis antecessor et erectus. Erectus, qui a apparemment vécu entre 1,7 million d’années et 300 000 ans dispose d’un cerveau encore plus développé, qui atteint un volume moyen de 900 à 1 000 cm3. Sa boîte crânienne est grande, particulièrement épaisse et basse. Il présente un chignon occipital saillant et une visière creuse au-dessus des orbites, comme habilis, mais la denture s’est réduite ; de plus grande taille que tous ses prédécesseurs, il affiche le premier un comportement culturel.

Histoire des premiers outils humains ramenée à vingt-quatre heures (1 h est égale à 100 000 ans et 1 min à 1 666 ans). Dans le cercle central sont figurées les glaciations alpines (en gris) et les périodes interglaciaires (en blanc).

a) Les douzes premières heures.

b) Les douzes heures suivantes.

c) Les soixante dernières minutes.

Il est indéniablement, selon l’évidence archéologique, l’inventeur du biface, ou de la technique de taille acheuléenne, vers 1,5 million d’années, dans la vallée d’Olduvai. Il obtient des outils multifonctionnels symétriques dont la taille des deux faces (bifaces) comporte non seulement une plus longue série de gestes que le façonnage des instruments précédents, encore relativement grossiers, mais implique un véritable « projet de travail », avec organisation d’un polyèdre autour d’un centre de symétrie et la conception de plans d’équilibre (cf. dans la deuxième partie, la révolution bifaciale).

Erectus se distingue par une meilleure organisation de ses comportements et apprivoise le feu, qu’il sait reproduire à volonté à partir d’au moins 600 000 à 500 000 ans. Il invente un peu après la technique dite de « débitage Levallois », qui consiste à obtenir des éclats plats, des lames et des pointes de forme prédéterminée par une préparation spéciale du nucléus. C’est le sommet de la « machine-outil » dans un mode de production donné.

Il reste ici à souligner que les fouilles archéologiques actuellement entreprises en Chine, dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est et en Australie doivent permettre de dépasser le caractère jusqu’à présent trop africano- européo-centriste des études préhistoriques. On a négligé ainsi non seulement le développement possible d’autres foyers de développement (le pithécanthrope de Java date de 1,8 à 1,6 million d’années, et les Homos erectus pekinensis nous promettent encore de belles découvertes) mais aussi la faculté de déplacement de ces hominidés qui semblent, avec des flux et des reflux, avoir parcouru à plusieurs reprises le monde.

Aux caractères de l’Homo erectus se sont progressivement ajoutés des caractères sapiens – développement cérébral atteignant 1 200 à 1 600 cm3, boîte crânienne plus élevée – pour constituer apparemment une espèce nouvelle « intermédiaire », que les spécialistes ont appelée tantôt « Homo erectus évolué », tantôt « Homo sapiens primitif », mais nous préférons Homo heidelbergensis, d’après le site éponyme d’Heidelberg (Allemagne), ayant livré la célèbre mâchoire de Mauer (600 000 ans).

Les plus anciens européens sont en Espagne les hommes d’Atapuerca : la grande doline du même nom, près de Burgos, a livré les restes de plusieurs individus de 780 000 ans, associés à une industrie sur éclats et galets, de style non acheuléen. En France, les industries sur éclats de Soleihac (Haute-Loire), associés à une faune chaude, signalent la présence d’un hominidé dans le Massif central à une époque proche de celle d’Atapuerca. Enfin, l’homme de Tautavel, de la grotte d’Arago (Pyrénées-Orientales, 350 000 ans), est le premier à se trouver accompagné de quelques bifaces assez rustiques…

L’évolution vers sapiens semble ensuite se diversifier selon les régions. En Europe occidentale apparaît l’Homo sapiens neandertalensis, type humain originel qui occupe un secteur géographique centré sur le pourtour septentrional et oriental du bassin méditerranéen. Cet homme très robuste crée la civilisation moustérienne du paléolithique moyen ; son crâne possède une visière creuse et un front fuyant mais sa capacité cérébrale est identique ou même supérieure à celle des hommes actuels (1 600 cm3 chez l’Homme de la Chapelle-aux-Saints). Il disparaît vers 25 000 ans en Espagne, après avoir – semble-t-il – cohabité avec Cro-Magnon. Ces Cro-Magnons, hommes « modernes » venus apparemment du Proche-Orient, présentent des caractères morphologiques nouveaux, qui les rendent pratiquement identiques à ceux des hommes contemporains : haute taille, squelette gracile, voûte crânienne élevée, disparition de la visière osseuse, front haut, face et dentures réduites, menton bien marqué. A partir de l’Aurignacien (40 000 ans), ces hommes nouveaux entameront la grande révolution « artistique » des grottes peintes.

Voilà, en résumé, l’histoire « établie ». Celle-ci, cependant, vacille de toutes parts et craque à chacune de ces jointures. Chacune des découvertes récentes remet en cause la « fixation » de tel ou tel trait à telle ou telle apparence physique ou mutation biologique en elle-même ; toutes montrent une montée en puissance de la pensée – qui n’est pas quelque « élan vital », mais la maîtrise de l’orientation du monde par un projet conscient. C’est ce que nous caractérisons ici d’ »humain », même si, par exemple, des australopithèques mirent la « main à la pâte ». Il ne s’agit pas en effet d’opérer un classement entre espèces, mais d’établir l’apport commun à un développement mutuel et de plus en plus voulu.

De ce point de vue, on ne peut que se réjouir de chacune des découvertes qui remettent en cause le système et nous défient pour que nous l’améliorons ou nous en trouvions de meilleurs.


Quatre coups de tonnerre

Premier coup de tonnerre : la multiplication des espèces d’australopithèques (au moins six ou sept) et celle des candidats au titre de « premier Homo » montrent le caractère prématuré des classements et des conclusions que l’on peut en tirer, voire leur inanité.

Chaque paléontologue joue sa carte et défend sa « figure », dans une tragi-comédie rappelant davantage les techniques de duperies des sociétés de chimpanzés que la science authentique. Certains, plus honnêtes, reconnaissent que le genre australopithèque est devenu un « vrai fourretout » (Russell Tuttle, de l’université de Chicago). Pascal Picq renchérit : « En fait, il faut sortir de cette idée d’un grand grade australopithèque qui précède en bloc un grand grade Homo. » Certes, mais en bon darwinien, il maintient que « l’évolution s’est produite en réponse à une modification du milieu », la « nature » procédant par « essais successifs ». Le problème est ici – nous y reviendrons plus loin, en conclusion – que l’on juge du point de vue relativement inférieur (un deus ex machina créateur irrationnel, l’élan vital ou la sélection du plus apte par la « nature », chacun des systèmes valant un emplacement ou une niche aux impétrants), ce qui relève du point de vue relativement supérieur de la pensée consciente et agissante. Ainsi, on projette volontiers sur le pauvre ergaster, qui n’en peut mais, une aptitude à « conquérir le monde » parce qu’il aurait été « bon cavaleur et super-prédateur ». Mutatis mutandis, c’est par une semblable perversion de l’esprit que l’on a pu affirmer que le puissant seigneur capable de s’emparer d’esclaves et de serfs a procédé à une accumulation primitive lui permettant ultérieurement d’investir dans les révolutions agricoles et industrielles, en laissant sur le bas-côté de la route du « progrès » le savant qui a découvert les techniques, l’artiste qui a communiqué le sentiment du beau et le producteur qui a pensé aux générations futures. Les effets conjugués d’un darwinisme réductionniste et d’un matérialisme marxiste primaire, remis à la sauce de l’esprit de compétition du libéralisme sauvage, n’ont pas arrêté de produire des dégâts. Quoiqu’il en soit, les « classements » les plus sérieux se trouvent bel et bien remis en cause.

Second coup de tonnerre, au moment où les australopithèques se trouvent, suivant des critères biologiques, expulsés de la lignée humaine, et où leur genre même est mis en doute, ils réapparaissent comme fabricants probables d’outils il y a plus de 23 000 siècles.

Galet taillé du site de Lokalalei, au bord du lac Turkana, dans le Rift kenyan, reconstitué par l’équipe d’Hélène Roche. Plus de trente instruments ont été produits à partir de l’un de ces galets.

En effet, Hélène Roche, après avoir identifié à Gona, en Ethiopie, les outils « les plus vieux » du monde (2,6 millions d’années), a découvert à Lokalalei, au bord du lac Turkana, dans le Rift kenyan, plus de 2 000 vestiges de pierre taillée rassemblés sur un espace de 17 m2 et datant de 2,34 millions d’années, à 50 000 ans près. Il s’agit de toute la chaîne de production, allant de la matière première au produit fini (cf. plus haut). Plusieurs pierres-matrices du site ont pu être entièrement reconstituées, avec jusqu’à trente éclats de pierre brute chacune. « Le schéma de débitage est relativement élaboré et systématiquement répété », commente Hélène Roche, qui souligne également un niveau de technicité élevé dans cette région à cette période, sans des accidents de taille et les maladresses comme à Gona.

A ce niveau, la taille de la pierre exige des connaissances de spécialiste, avec un sérieux apprentissage. Hélène Roche continue : « Il leur fallait donc être capables d’apprécier la qualité et la morphologie de la matière première dont ils disposaient. […] Les coups n’étaient pas dispersés […]. Ils ont choisi des roches volcaniques faites de basaltes et de phonolite, dont ils connaissaient les propriétés physiques de base. La pierre ne se fracture pas n’importe comment. Elle a ses propres contraintes. Pour en tirer des éclats utilisables, il faut savoir comment orienter le bloc, selon quel angle et avec quelle force le percuter. […] A l’époque, ils n’en étaient pas aux débuts. »

Cela pose une question troublante sur l’identité du fabricant : il ne peut s’agir que d’Homo habilis – alors présent – ou d’un australopithèque lui-même (par exemple, Paranthropus boisei, déjà répertorié, ou d’une espèce nouvelle, Australopithecus garhi), ou des uns et des autres ! Cependant, même s’il s’est agi d’Homo habilis seul – et nous verrons plus loin que cet hominidé Homo soulève un autre paradoxe – la découverte de la taille n’a pu être effectuée qu’avant lui : il a fallu sans doute des dizaines de milliers d’années pour la perfectionner au niveau des outils produits à Lokalalei, avant que l’Homo habilis n’émerge ! Ainsi, de toute façon, il est avéré que les australopithèques taillaient très probablement la pierre ! « Scandale » dont se réjouit Hélène Roche : « Depuis une vingtaine d’années, j’en étais persuadée. […] Lequel est-ce ? Les candidats sont nombreux. Chaque fois que l’on en trouvera dans la région, ce pourra être le bon. »

Bref, ces primates « ni hommes ni singes », qui n’auraient pas donné « physiquement » naissance au genre humain, lui auraient cependant transmis l’une des techniques les plus fondamentales pour transformer le monde. Perspective fascinante : l’ »humain » n’apparaît pas comme un trait physique ou biologique mais comme une capacité mentale, se transmettant par l’esprit. Ici notre démarche se trouve totalement justifiée ; et la relation qu’en amont nous parvenons ainsi à établir avec les australopithèques africains ne préfigure-t-elle pas celle que nous devrons un jour – sans doute lointain – établir à l’avenir avec d’autres formes d’ »intelligence », dans notre galaxie et au-delà ?

Troisième coup de tonnerre : Homo erectus était bien plus « évolué » qu’on ne le pensait. Deux grandes découvertes l’établissent : l’une au cœur de la Syrie, dans la trouée d’El Kowm (185 gisements paléolithiques sur moins de 500 km2 !), l’autre dans les environs de Schöningen, au nord de l’Allemagne, dans une vieille mine de charbon profonde d’une centaine de mètres.

Ce biface trouvé à Nadaouyieh montre qu’erectus avait atteint, contrairement à ce que l’on avait pensé, un niveau conceptuel relativement élevé et découvert la « dimension artistique ».

Sur le site de Nadaouyieh, parmi les autres gisements syriens, il a été trouvé plus de 7 000 bifaces, témoignant de la présence d’Homo erectus depuis au moins 550 000 ans et durant 350 millénaires. La grande surprise des chercheurs a été que les bifaces les plus parfaits et les mieux finis se trouvaient dans les couches les plus anciennes. Jean-Marie Le Tensorer, un préhistorien français qui dirige l’Institut de préhistoire de Bâle (Suisse) commente : « Cette technologie avancée atteste d’un niveau de conceptualisation avancée. Si cet Homo erectus syrien souhaitait réaliser des outils beaux et symétriques c’est que, au-delà de leur fonction, il avait une aspiration à l’esthétique. » Et il ajoute, bien qu’avec retenue : « A la composante fonctionnelle s’ajoute vraisemblablement une composante spirituelle dans la mesure où l’artisan façonne la matière pour lui donner une forme idéale qu’il juge nécessaire, alors qu’elle n’est pas fonctionnellement un avantage. » Erectus avait donc atteint, contrairement à ce que l’on avait toujours pensé, un niveau conceptuel relativement élevé et découvert la « dimension artistique ». Nous verrons, dans la deuxième partie, notre conception de la « révolution bifaciale », et son extraordinaire importance. Il nous reste à ajouter que le type de crâne d’erectus est, physiquement, bien loin du nôtre. L’os pariétal découvert il y a peu in situ est allongé alors que le nôtre est carré ; il est épais de 12 mm, environ le double du nôtre, et s’achève « en crête » au lieu d’être bombé. Paradoxe ici encore passionnant : nous sommes face à un crâne proche de celui de l’Olduvai tanzanien, vieux de 1,5 million d’années et associé à un type d’outillage bien plus « primitif ». Comme le dit Michel Lorblanchet, « il y a donc peu de relations entre la forme des crânes et celle des bifaces » !

L’énigme continue cependant : vers 350 000 ans, à Nadaouyieh, les bifaces deviennent plus grossiers et il se produit une nouvelle « révolution technologique ». En effet, l’outillage s’allège, on abandonne l’emploi du noyau – le biface – pour développer des outils sur éclats. Une sorte de pointe levalloisienne apparaît donc au Proche-Orient en plein Paléolithique inférieur, 250 000 ans plus tôt qu’en Europe ! Dernière révélation d’El Kowm : sur les couches indiquant entre 250 000 et 170 000 ans, apparaît un nouveau type d’outillage, encore plus allongé et léger, « typique d’Homo sapiens ». Or les plus anciens sapiens attestés sont ceux de la grotte de Qafzeh, en Israël, vieux de 100 000 ans. S’agitil d’une troisième – ou deuxième – révolution culturelle chez erectus ? Après tout, à Skhul et à Qafzeh, où ils vivaient auprès d’hominidés non néandertaliens, c’étaient bien les premiers Homo sapiens qui produisaient les artefacts les plus primitifs ! Ici aussi, comme dans le cas des australopithèques, on peut établir la prééminence de la transmission mentale – cognitive – sur la reproduction matérielle, physique.

La découverte de trois javelots de bois taillé trouvés à Schöningen confirme les aptitudes d’Homo erectus. Mesurant respectivement 2,30 m, 2,25 m et 1,82 m, ils sont accompagnés d’un bâton de 78 cm appointé à ces deux extrémités. Leur datation, 400 000 ans, est certaine car les couches géologiques où la découverte fut faite contiennent des pollens et des micro-organismes dont l’analyse ne laisse place à aucun doute. Pourquoi sont-ils jusqu’à présent uniques de leur espèce ? Parce que leurs conditions de conservation dans la mine de charbon ont, pour ainsi dire, été miraculeuses. Partout ailleurs, les objets en bois de cette époque ont pourri et disparu (il a été cependant trouvé une pointe de lance en bois datant de 350 000 ans, dans le site anglais de Clacton on Sea).

Les trois javelots – ce sont bien des javelots qu’on lance à une distance et non de simples lances de jet – ont été fabriqués de façon extrêmement réfléchie et élaborée. Erectus a d’abord coupé des troncs de petits sapins au bois très serré et très dur, puis il les a ébranchés et écorcés. Il les a ensuite grattés, usés, polis avec des éclats de silex – retrouvés sur le site – pour lui donner toutes les caractéristiques d’un javelot actuel, avec une partie avant plutôt courte, lourde et soigneusement appointée et une partie arrière plus longue et plus légère, le tout comportant un centre de gravité 2/3-1/3, la proportion aérodynamiquement la meilleure.

C’étaient donc des armes que l’on jetait facilement sur l’animal pourchassé, en visant de loin, sans prendre trop de risques. Cela impliquait, bien entendu, une organisation de la chasse à plusieurs, plus sophistiquée que ce que jusqu’à présent on imaginait même pour Néandertal, et que l’on ne pensait pas avoir été atteinte par Cro-Magnon avant approximativement 40 000 ans, lors de son arrivée en Europe.

Quatrième coup de tonnerre, l’expulsion d’Homo rudolfensis et d’Homo habilis – le protégé de Leakey lui-même ! – de notre rameau par Bernard Wood, professeur à l’université George Washington, à Washington, et Mark Collard, du University College de Londres. Réductionnistes, ils proposent de redéfinir l’homme d’un point de vue biologique. Cependant, leur critique des « quatre critères classiques » de l’ »humanité », dont ils partent, est intéressante, car elle s’attaque à une autre sorte de réductionnisme qui assimile – à tort – des aptitudes à leur reflet sur des objets ou des restes fossiles.

Ils soulignent que le volume du crâne n’est pas un critère valable : non seulement la signification biologique de cette grandeur est douteuse mais il s’agit en outre d’une caractéristique très variable au sein de chaque espèce. Un exemple : la capacité crânienne des hommes modernes est comprise entre 1 000 et 2 000 cm3, et ses plus basses valeurs sont inférieures à celle de l’Homo erectus tardif ! Il n’y a donc pas de Rubicon cérébral entre Australopithecus et les diverses espèces – ou supposées telles – d’Homos.

La bipédie et l’habileté manuelle ne sont pas non plus des critères pertinents, quoi qu’en pensent sans doute la plupart des hommes actuels : les australopithèques avaient non seulement très tôt acquis la bipédie, comme l’organisation de leur squelette le montre, mais nombre d’entre eux faisaient preuve de capacités de préhension impliquant une motricité fine. Preuve en ont été les outils quasi certainement fabriqués par eux (cf. ci-dessus).

La possession du langage est certes, nous l’avons vu, une caractéristique de l’humain. Le problème est que nous ne sommes pas – pas encore ? – capables de la « lire » avec certitude sur les crânes fossiles. Elle se déduit – en principe – de l’examen de l’empreinte de l’encéphale sur les parois internes du crâne. Mais l’identification des aires cérébrales du langage dans ces traces est tout à fait aléatoire, car celles-ci ne reflètent que très indirectement la structure du cerveau, en raison des enveloppes de protection qui l’isolent de la boîte crânienne. Ian Tattersall, pourtant féru du sujet, doit lui-même admettre « qu’aucune théorie sur le cerveau n’a émergé des débats sur les archives fossiles humaines ». Seule l’asymétrie est une caractéristique intéressante que l’on peut assez facilement déterminer, mais si elle est sans doute une condition nécessaire au langage, elle n’en est pas la condition suffisante.

Enfin, la maîtrise de l’outil – le quatrième critère – exige pour le moins une remise en question (cf. plus haut).

Ayant présenté ces critiques, Wood et Collard sont, assurent-ils, repartis de zéro en proposant une « nouvelle définition biologique de l’homme ». Ils ont d’abord souligné que pour définir le genre Homo, il faut d’abord savoir comment est défini un genre. Ici, deux thèses s’affrontent : pour les uns, un genre est un ensemble d’espèces ayant de fortes affinités écologiques et adaptatives (par exemple, le cheval, le zèbre et l’âne, tous trois du genre equus). Pour les autres, un genre doit être « monophylétique » (toutes les brindilles doivent partir d’une même branche), c’est-à-dire former un « clade », ensemble constitué de tous les descendants d’un même groupe ancestral qui en partagent tous les « caractères primitifs ». Ensuite, Wood et Collard ont réuni les deux options, en posant qu’un genre doit être un clade dont les membres sont proches en termes d’écologie et d’adaptation.

Si toutes les espèces actuellement attribuées à l’Homo remplissent ces deux conditions, disent-ils, c’est que le genre est bien défini. Sinon, il faut se résoudre à des changements.

Pour juger les hominidés impétrants, les deux chercheurs anglo-saxons ont ainsi repris d’abord des études cladistiques reposant sur l’étude de plusieurs dizaines de caractéristiques du crâne et des dents, allant du contour du bord inférieur des orbites à la profondeur du palais, en passant par la présence d’une petite crête d’émail sur les canines. Résultat : Homo erectus, Homo ergaster et Homo heidelbergensis apparaissent proches de l’homme moderne. Homo rudolfensis et Homo habilis, eux, ne sont pas plus proches d’Homo sapiens que des australopithèques.

Ensuite, les deux chercheurs sont passés aux ressemblances adaptatives et écologiques, en extrayant des os six informations anatomiques les reflétant : la taille, la forme du corps, le type de locomotion, la morphologie des dents et des mâchoires, le mode de développement des individus et la taille relative du cerveau par rapport à la taille du corps. Et, une fois encore, on trouve que rudolfensis et habilis ne présentent aucune affinité avec l’homme moderne, et sont même bien plus proches du genre australopithèque.

Wood et Collard en déduisent que le genre Homo n’est correctement défini que si rudolfensis et habilis en sont exclus, et se retrouvent rebaptisés australopithèques.

La méthode nous paraît tout à fait contestable : la définition du genre sur laquelle repose le raisonnement est plus que discutable, le choix des caractères significatifs et la détermination de leur polarité (primitifs ou évolués) qu’exige le cladisme tombe sur le coup de l’arbitraire et, enfin, le diagnostic des « similitudes adaptatives » repose non seulement sur la thèse de l’adaptation mais sur des fragments fossiles trop rares pour être tout à fait honnêtes. On retombe ici sur la multiplication des reflets qui cachent le Soleil.

Cependant, nous avons présenté ce travail pour deux raisons : il est d’une part le plus récent, et d’autre part il porte, dans ses prétentions positivistes, tous les stigmates que nous avons dénoncés ici. Il est donc particulièrement significatif, dans l’actualité paléoanthropologique, des problèmes posés par l’idéologie et la méthode d’approche elle-même.

Universaux et convergences

« L’étude de l’origine de l’Art, comme celle de l’origine d’autres activités socio- économiques ou culturelles (par exemple l’origine de l’agriculture ou des pratiques funéraires), se heurte d’emblée au délicat problème des universaux et des convergences qui n’a pas bénéficié, de la part des préhistoriens, de toute l’attention qu’il mérite. Un peu partout dans le monde, l’Homme en vient à produire spontanément les mêmes genres de vie, les mêmes outils, les mêmes sortes de pratiques rituelles et symboliques, peut-être les mêmes types de croyances (non la même religion), sans qu’il existe une relation entre les groupes humains qui sont parfois fort éloignés dans le temps et l’espace. Les mêmes microlithes géométriques, par exemple, se retrouvent dans le Mésolithique de l’Europe et de l’Inde et dans la “Small Tool Tradition” australienne… Des haches polies australiennes datant de 20 000 ans sont des copies conformes de haches polies néolithiques européennes et au sein des mêmes régions ces phénomènes se produisent également : les pointes à pédoncule solutréennes ibériques disparaissent pour resurgir 15 000 ans plus tard sous forme de pointes de flèches néolithiques !

« Il convient donc de se méfier des théories globalisantes simplificatrices s’appuyant sur les idées de berceau originel et de diffusion. Les berceaux de tous ces phénomènes se trouvent dans le cerveau humain. Dans le domaine de l’Art se voient partout les figurations animales et humaines et les motifs géométriques, l’art rupestre et l’art mobilier, le schématisme, le naturalisme et l’abstraction, mais ces identités ne sont que des convergences expriment l’unité des structures mentales de l’espèce humaine. Elles ne résultent ni d’une filiation, ni d’une communauté de croyance. Le phénomène artistique et ses moyens d’expression appartiennent au fond commun de l’humanité ; ainsi paraît extrêmement douteux, tout concept d’un art, d’une religion ou d’une langue unique étendu d’emblée, à partir d’un foyer originel, à toute la surface de la terre. »

 

Ce texte de Michel Lorblanchet, p. 218 de la Naissance de l’Art, va à l’encontre des idées défendues par Langaney, Takhata et Cavalli Sforza. Nous le reproduisons ici pour montrer l’état du débat : les uns peuvent être accusés de réductionnisme unilinéaire et d’africo-européo-centrisme, l’autre d’ontogénétisme finaliste. Nous pensons ici qu’au demeurant peu importe pourvu que l’on mette au centre du débat la création humaine – et non le « cerveau » en tant que tel – qui est le berceau du reste. En cela, Lorblanchet nous paraît plutôt dans le juste, bien que les résultats des autres soient convaincants dans la description chronologique de ce qui s’est passé depuis 100 000 ans. C’est pourquoi nous avons adopté leur diagnostic, mais en le situant dans un contexte « humain » totalement différent, pour en tirer des conclusions qu’ils jugeraient hérétiques… car contraires au biologisme génétique et au darwinisme mécaniste inhérent à leur méthode et la préjugeant.

En résumé, la montée d’habilis sur sa branche, poussé par son « sponsor » Leakey, et sa chute ourdie par Wood et Collard, ne nous paraissent pas plus légitime – ou pas plus illégitime – l’une que l’autre. Nous trouvons simplement le spectacle scientifiquement pas très sérieux, mais humainement distrayant. Il faut dire aussi que pour quiconque prête attention aux réalisations de l’esprit « humain », et non ceux des apparences de ces auteurs, il est réjouissant que les auteurs des premiers outils sophistiqués de Loralalei ne puissent être que des australopithèques, boisei, garhi ou habilis, mais australopithèques « à part entière » !

Plus intéressante est l’étude des patrimoines génétiques humains, et en particulier les travaux du Japonais Naoyuki Takhata qui imposent l’idée que tous les groupes humains actuellement existant se raccrochent à une seule population-mère, à un horizon de temps beaucoup plus rapproché qu’on ne l’a longtemps cru.

Sur des échantillons de certains individus appartenant à des populations très différentes, et étudiées par une centaine de laboratoires, Takhata a comparé 25 séquences de gènes, choisies dans différentes parties du génome humain. Il a pris des gens très dispersés : Papous, Européens, Africains, Chinois, etc. Il a donc maximisé les chances d’obtenir des séquences génétiques séparées depuis très longtemps. La surprise a été que ces séquences étaient beaucoup plus semblables que l’on ne s’y attendait.

D’après les méthodes permettant de déterminer la date à laquelle les séquences neutres d’ADN ont divergé, on obtient une dernière séquence ancestrale commune à moins de 100 000 ans. Pour arriver, à partir de cette date, aux résultats génétiques observés aujourd’hui, la seule hypothèse pour l’instant opératoire est qu’à certains moments de la préhistoire, au moins, on est passé par des effectifs de l’ordre de 10 000 reproducteurs, soit des recensements de l’ordre de 30 000 individus. Les 6 milliards d’individus actuels seraient donc des « rescapés » – ou des « miraculés » – du Paléolithique, à partir d’un groupe humain limité. C’est ce qui fait dire à Langaney que nous sommes à la fois tous parents – à 100 000 ans près, et sans doute beaucoup moins – et tous différents, puisque la diversité humaine est immense dans les apparences et dans l’ »individuation » de chacun.

Du point de vue des groupes sanguins ou des répertoires génétiques, il n’y a aucune différence entre races ou groupements d’hommes. On trouve partout les mêmes répertoires de gènes ; ceux qui sont les plus courants chez les Congolais ne sont pas forcément les mêmes que chez les Tibétains ou les Malgaches, mais la base du répertoire de variation est toujours le même. Ainsi, nous savons aujourd’hui que l’étude des « races » n’est qu’une suite de préjugés fondés sur les apparences et les traits culturels, mais sans la moindre substance génétique ou, bien entendu, cognitive.

L’origine « polycentriste » de l’homme – que les premiers anthropologues, souvent médecins militaires coloniaux, résumaient en disant, à partir d’un darwinisme sommaire, que les Européens pouvaient descendre des chimpanzés, les Africains du gorille et les Chinois des orangs-outans – a été rangée au magasin des accessoires idéologiques. Tant la génétique que la paléontologie indiquent une origine commune de notre « séquence ancestrale commune » d’il y a moins de 100 000 ans, à partir d’une seule population d’Homo erectus. Car s’il y avait des lignées humaines séparées depuis environ 1 million d’années, on s’en apercevrait : on trouverait une foule de gènes qui seraient spécifiques à telle ou telle population, ou à tel ou tel continent. En paléontologie, on n’a pas davantage de transitions qui amèneraient à différentes lignées d’hommes modernes. Des Homo sapiens sapiens ont été trouvés à un horizon compris entre 140 000 et 100 000 ans entre la Palestine (Qafzeh), le Maroc (Djebel Ihroud) et le nord de l’Ethiopie. Après, c’est seulement vers 60 000 ans que l’on trouve en Chine, vers 50 000 en Australie-Nouvelle-Guinée et qu’ils « réapparaissent » en Afrique à partir de 40 000. Ils arrivent en Europe à la même époque, avec Cro-Magnon, et en Amérique sans doute également (50 000 à 45 000 ans d’après les datations du site de Pedra Furada, au Brésil. Ces résultats, soit dit en passant, remettent totalement en cause la thèse remontant aux années 50 selon laquelle l’homme n’a pénétré en Amérique qu’aux environs de 14 000 à 18 000 ans, à laquelle, pour des raisons évidemment idéologiques, s’est accrochée l’école américaine.)

La conception suivant laquelle à cette origine unique correspond une langue originelle unique, qui aurait donné naissance à toutes les autres, paraît cohérente avec le fait – aujourd’hui prouvé – que tout bébé humain, quelle que soit son origine, dispose d’une aptitude linguistique universelle. A la naissance, il a le pouvoir « inné » d’apprendre à parler toutes les langues, pouvoir qu’il perd petit à petit en apprenant à bien parler certaines, c’est-à-dire à privilégier les sons et la « musique » de la langue ou des langues qu’il pratique.

Menit Ruhlen, un biologiste américain, a ainsi découvert des racines qui seraient partagées par toutes les grandes familles linguistiques du monde. Ce sont en quelque sorte des « mots-fossiles ».

Un groupe ancestral ; une langue ancestrale : un chercheur américain, Luca Cavalli Sforza, a eu l’initiative de comparer la diversité des langues et celle des gènes sur différents continents. L’équipe de Langaney l’a fait aussi pour les populations africaines. Et tous ont eu la surprise de découvrir une relation très étroite entre les deux. Plus les répartitions de gènes se ressemblent, plus leur vocabulaire de base se ressemble.

Comme, bien entendu, ce ne sont pas les gènes qui déterminent la langue que l’on parle, la seule explication vraisemblable du parallélisme entre les langues et les gènes est que les humains ont repeuplé le continent – pour ce qui concerne l’Afrique – en quatre vagues successives correspondant aux quatre grandes familles de langues. Leurs langues auraient alors rapidement divergé tandis que, parallèlement, changeaient les fréquences de leurs gènes. Ici, on reste au niveau du probable, avec une construction sans doute trop simplificatrice, donc sujette à caution, et il nous faut pratiquer la fameuse « suspension scientifique du jugement ».

Arrivés à ce point, le buisson des hominidés apparaît plus foisonnant et bruissant que jamais. Au sein de ce bruit et de ce foisonnement, trois points fondamentaux peuvent être établis :

  • L’humanité tout entière est un exemple constant du paradoxe de l’un et du multiple : un seul groupe commun, une seule lignée d’erectus, peut-être une seule langue ancestrale commune, mais alentour toute une émergence multiple de l’humain, jusqu’à en faire perdre la tête à la majorité des chercheurs, car le caractère propre de cette « unicité » de l’espèce est précisément sa capacité d’élever à son niveau d’humanité – si elle lui demeure fidèle – ce qui ne l’est qu’en puissance, ou inaccompli. Jusqu’à aujourd’hui, où chaque enfant humain possède une aptitude linguistique universelle et des gènes proches de tout autre, mais où la diversité des apparences et des destins individuels n’a jamais été si consciemment grande, du moins en puissance.
  • L’« humain » ne peut être réduit à aucune forme temporaire ou objet matériel, si ce n’est à la capacité de penser et à l’aptitude qu’elle fournit de transformer le monde, qui est devenu un paysage entièrement humanisé ! Ainsi, la « nature » que voient les écologistes n’est que la production de leurs prédécesseurs, et en la réifiant ils ne font que suivre le fantasme d’un chemin qui ramène au passé.
  • Toute approche réductionniste est absurde et arbitraire ; l’humanité se trouve dans l’esprit même de l’homme pensant, effectuant une découverte scientifique ou composant une métaphore artistique, c’est-à-dire non dans l’objet fixe ou la communication linéaire, mais dans la courbure d’un espace-temps physique comprise, manifestée et dominée à un moment unique, celui de la découverte et de la métaphore, la séquence de ces « moments uniques » constituant la préhistoire et l’histoire de l’humanité. Sans eux, celle-ci ne pourrait tout simplement pas être, avoir été et devenir.

Avant de passer à une ultime discussion théorique, il est bon de se sourcer dans trois moments uniques : la révolution bifaciale, l’aube aurignacienne et la grande révolution du néolithique. Chacune est source d’inspiration pour aujourd’hui. En les évoquant, nous devrons en même temps penser à tout ce qui nous manque : à l’époque des grandes glaciations, et notamment à la dernière, vers 20 000 ans, le niveau des eaux océaniques était de 120 à 150 m inférieur au niveau actuel. Comme toutes les grandes civilisations ont prospéré au bord des eaux et à l’embouchure des grands fleuves, on peut considérer qu’au moins temporairement une grande partie de nos « archives » se trouve perdue. Et si nous considérons que glaciations et grandes fontes des glaces se sont produites régulièrement, avec une périodicité d’environ 100 000 ans, on voit peut-être à quoi pourrait correspondre la date génétiquement déterminée – avec la part d’arbitraire de cette science – de notre groupe de référence commun.

On voit aussi que rien n’est acquis ni prédéterminé dans l’histoire humaine. Bien que l’espérance représente constamment en nous notre part d’humanité et s’y retrouve, contre tout espoir, aux périodes les plus sombres ; les civilisations sont périssables si les êtres qui les composent ne luttent pas pour que le principe de découverte et de métaphore reste en leur cœur, pour que l’espérance « innée » se réalise. La préhistoire récente montre bien que notre espèce aurait pu disparaître, et qu’il s’en est fallu de très peu ; c’est pourquoi comprendre et revivre les « trois révolutions » dont nous parlerons dans la deuxième partie est une tâche si importante, littéralement une question de vie ou de mort.

Lire la deuxième partie : « Les trois grandes révolutions de la préhistoire »



Notes :

[1] Les bonobos, étroitement apparentés aux chimpanzés, semblent les plus « aptes » des grands singes. Leur comportement social est le moins déterminé par des rapports de force ; par exemple, il n’y a pas chez eux de dominance des grands mâles.

[2] Nous le savons depuis les découvertes d’Hélène Roche au Kenya, qui a trouvé des galets bruts, des galets taillées, les percuteurs qui ont permis de les façonner et tous les éclats de la taille produits il y a 2,34 millions d’années.

 
 
 
 
 
 
 
 
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