je m’efforcerai ici de démontrer que la polémique, non formulée mais implicite, lancée par Carl Gauss en 1799 contre d’Alembert, Euler et Lagrange, se résume dans l’idée qu’on peut qualifier ces derniers de sataniques, c’est-à-dire dans le sens de la tradition philosophique médiévale de Guillaume d’Occam et de celle des fondateurs de l’empirisme moderne, le vénitien Paolo Sarpi et son valet Galileo Galilei, le maître de Thomas Hobbes. Je démontrerai aussi que, sans exagération aucune, cette accusation de « satanisme » n’est pas seulement pertinente, mais qu’elle mérite d’être soulignée afin de mettre en pleine lumière les aspects implicites mais essentiels des arguments de Gauss concernant les mathématiques elles-mêmes, ainsi que leur importance politique. Je porterai également une attention particulière à l’empirisme, coupable d’être à l’origine de doctrines économiques incompétentes et largement admises, comme le monétarisme actuel, qui ont joué un rôle de premier plan dans l’effondrement économique des Amériques, de l’Europe, du Japon et du reste du monde dans la période 1971-2003.
Comme je l’ai montré dans d’autres documents, la caractéristique essentielle du réductionnisme philosophique – de l’empirisme – du point de vue de son importance fonctionnelle dans la science physique, c’est qu’il vise à supprimer toute connaissance de l’existence de ce que le célèbre géobiochimiste V.I. Vernadski appelait les pouvoirs noétiques de l’esprit qui différencient les êtres humains des animaux. [1] Dans les domaines de la science politique et du droit, la négation de cette différence fondamentale constitue la base philosophique du satanisme. [2] Les synarchistes et autres admirateurs de G.W.F. Hegel et de Friedrich Nietzsche en sont des exemples caractéristiques. [3] Dans un aspect plus limité de ce sujet, comme Gauss le prouve d’une manière dévastatrice en montrant qu’il y a une fraude dans les travaux d’Euler et de Lagrange, cette expression philosophique spécifique du satanisme – l’empirisme – ne sert pas de base axiomatique à cette seule aberration positiviste radicale qu’on appelle les « maths modernes », mais également à ce qui est en général accepté depuis longtemps en guise d’enseignement des mathématiques, ainsi qu’aux marottes des positivistes en économie. [4]
Dans les limites d’une science physique définie de façon étroite, l’empirisme exerce aujourd’hui une influence corruptrice, dans son rôle de doctrine au service d’une puissante caste politique héritière des « grands prêtres babyloniens ». L’influence de cette tradition de prêtres est telle que bon nombre d’étudiants et d’experts réputés en sciences physiques sont terrorisés à l’idée que leurs pairs de la communauté scientifique n’accepteront jamais leurs arguments sur des questions de physique ou de mathématique, si ces arguments ne sont pas confinés dans les limites axiomatiques, a priori et sans âme, des notions réductionnistes (empiristes) qui prévalent aujourd’hui dans l’enseignement des mathématiques. La même perversion est à l’origine du syndrome très répandu des « deux cultures » présentes dans la vie universitaire : la séparation catégorielle entre ce qu’on appelle les sciences mathématiques et ce qu’on appelle les arts libéraux. [5] Ce divorce insensé, intellectuellement handicapant et couramment admis, entre les mathématiques et les arts, est à la source des efforts propitiatoires que déploie la victime en vue d’assurer une reconnaissance universitaire ou populaire à l’expression sociale de ses idées. [6]
En physique mathématique, par exemple, la soumission à ce type de conventions popularisées par les manuels scolaires, est la source principale des échecs dans les tentatives académiques de « démystifier » le domaine complexe tel qu’il fut correctement défini par Gauss, Riemann, etc. Si je fais référence ici aux racines spécifiquement pro-sataniques de l’empirisme, c’est pour forcer l’attention du lecteur sur le véritable effet de corruption morale, généralement inaperçu, issu du principe faux sous-jacent à la mystification empiriste qui prévaut aujourd’hui dans nos universités comme partout ailleurs. Cette influence qui paralyse l’esprit s’exerce, au delà du domaine des mathématiques, sous des formes de perversion telles que la lubie du « libre-échange » qui a été infligée dans la période 1965-2003 par des centres de production de sophismes gnostiques comme l’American Enterprise Institute. Une expression commune de cela est l’application désastreuse de la comptabilité financière statistique au domaine de l’économie. Pousser ces lubies statistiques jusqu’à leurs limites provoque des effets pernicieux très répandus, comme on le voit avec Enron et d’autres cas semblables qui révèlent l’impact de la prolifération de l’empirisme sur les processus sociaux et politiques.
Comme je vais le démontrer, le poids des courants d’opinion réductionnistes sur les processus mentaux des individus est tel, que toute tentative d’enseigner l’approche de Carl Gauss de 1799 du principe fondamental de l’algèbre est presque toujours vouée à l’échec, pour la simple raison que l’enseignant se laisse tromper en voulant prouver l’existence du domaine ontologiquement complexe, en restant dans les limites des présupposés conformes à l’esprit des manuels scolaires en usage. Aujourd’hui encore, l’opinion académique est généralement polluée dans de nombreux domaines par le préjugé selon lequel tout doit être prouvé du point de vue populaire que la vérité ultime se trouve, axiomatiquement, dans le domaine des « nombres pour compter », accessibles par la perception sensorielle et perçus comme « réels », par opposition au point de vue supérieur, qualifié par malveillance de domaine des nombres « imaginaires » par Lagrange et Euler.
J’insiste ici sur le fait que ce serait une erreur tactique intellectuellement fatale de vouloir présenter la discussion de Gauss sur le domaine complexe à un réductionniste dévot « dans des termes qu’il puisse accepter » – c’est-à-dire des termes délimités par les présupposés axiomatiques, essentiellement linéaires, des algébristes réductionnistes comme Euler et Lagrange. Ainsi, face à un tel interlocuteur désorienté, seul un dialogue socratique en défense de l’hypothèse correcte pourra détruire la base émotionnelle de ses croyances, et lui montrer réellement la folie incurable d’Euler et de son propre argument, comme je le fais dans ce rapport. Utiliser cette méthode d’hypothèse veut dire attaquer la fausseté des présupposés ontologiques fixes du réductionniste, non pas par la méthode déductive [7] qu’il a lui-même choisie, mais par l’épistémologie : le problème est d’ordre émotionnel plutôt que d’ordre simplement déductif.
C’est précisément la qualité spécifique, en termes épistémologiques, du texte de Gauss de 1799, qui m’a conduit à en faire la clef de voûte d’un programme initial d’éducation pour former un mouvement de jeunes. La question au centre de ce texte, qui a fait l’objet d’une polémique depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, est, comme les ennemis de Gauss l’ont souligné eux-mêmes, l’insistance de Gauss à aborder les problèmes de la physique mathématique moderne du point de vue de la même approche géométrique classique pré-euclidienne, par laquelle il a montré que les erreurs d’Euler et de Lagrange étaient le produit d’un mysticisme de « tour d’ivoire ». [8]
Comme exemple de ce mysticisme que je veux attaquer ici, on peut citer l’argument erroné formulé par Félix Klein et d’autres : l’affirmation fausse selon laquelle les caractéristiques essentielles des découvertes de Kepler, de Leibniz ou de Gauss pourraient être répliquées par les méthodes erronées des adeptes des philosophes des Lumières comme Lagrange, Kant et Laplace, ainsi que Cauchy, Hermite ou Lindemann. La fraude implicite commise par ces derniers, se trouve dans leurs tentatives vicieuses d’exclure les géométries physiques de Leibniz, Gauss et Riemann ; de même, le célèbre Maxwell a avoué sa complicité politiquement motivée dans le projet de supprimer ce qu’il savait être les contributions fondamentales d’Ampère, de Weber, de Gauss et de Riemann à la science de l’électrodynamique. Cette pure fraude de Maxwell, etc., est un parfait exemple des mystifications couramment acceptées dans les manuels scolaires. [9]
On n’échappe aux mathématiques frauduleuses des réductionnistes, que lorsque les questions épistémologiques sous-jacentes aux « nombres pour compter », comme celles que pose Gauss dans ses Disquisitiones, sont situées dans le domaine d’une géométrie essentiellement constructive, « synthétique », anti-euclidienne. Ainsi, le travail de Gauss qui utilisa à cette occasion la géométrie anti-euclidienne de son professeur Kästner, représente le paradoxe le plus important des mathématiques modernes à poser à l’élève pour lui présenter de manière compétente la physique mathématique moderne. Le fait de laisser de côté les considérations essentielles des origines axiomatiquement géométriques des ordonnancements de nombres, a été à la base de la fraude majeure commise par Euler, etc., et constitue aujourd’hui l’erreur commune des imitateurs crédules d’Euler.
Tel était l’état pitoyable de l’éducation que j’ai reçue avant d’avoir des soupçons sur ce qui m’avait été enseigné à ce sujet dans les écoles et par d’autres sources. Mes propres vues, telles que je les ai développées dans cet environnement intellectuel relativement hostile, ont suivi le cheminement que je vous présente ci-dessous. En conséquence, j’insiste ici sur le fait qu’un enseignement compétent nécessite du professeur qu’il ne s’appuie pas sur l’autorité putative des manuels scolaires, mais plutôt qu’il aide l’élève à revivre la réussite de l’expérience de celui qui a fait une découverte physique originale dans le passé. Je vais expliquer ce point à partir de ma propre expérience d’enfant.
En raison de ce qui n’était pour moi, initialement, qu’une approximation beaucoup plus simple d’adolescent du sujet central posé par le texte de Gauss de 1799, je me suis toujours entêté, dès ma première rencontre avec les superstitions de « tour d’ivoire » enseignées, à l’école secondaire, sous forme de définitions, axiomes et postulats de géométrie, à affirmer que la simple question de concevoir de manière optimale une poutre structurelle dans le monde réel suffit déjà à nous montrer que la nature des mathématiques doit être établie d’un point de vue physique expérimental, et non à partir de définitions a priori, d’axiomes et de postulats.
J’insiste, aujourd’hui comme alors, sur l’approche expérimentale qui, en fait, coïncide avec les preuves épistémologiques de la méthode expérimentale de l’hypothèse présentée dans les dialogues socratiques de Platon et dont on retrouve un écho dans les épîtres de Paul, comme celui aux Corinthiens, I, 13. Dans mon adolescence et jusqu’au début de 1952, c’est-à-dire avant même de parvenir à maîtriser certaines parties cruciales des aspects axiomatiques des travaux de Gauss, Riemann, etc., j’étais déjà suffisamment prudent pour limiter les affirmations que je présentais dans mes discussions, aux prémisses épistémologiques classiques que j’ai continué à employer jusqu’à ce jour, comme ici. Les tentatives infantiles visant à me ridiculiser, que mes camarades de classe et des professeurs idiots organisèrent contre moi sans succès, il y a plus de soixante-cinq ans, face à mes convictions, n’eurent d’autre résultat que de me convaincre, avec raison, de l’arriération qui gangrenait l’enseignement ainsi que la société de cette époque.
Dès l’après-guerre, j’ai développé et adopté dans toutes mes discussions de principe concernant l’art et la science physique, une forme de plus en plus affinée de la même preuve épistémologique. Je la reformule ici dans les mêmes termes que lorsque je l’ai découverte dans la période 1948-1953, incluant en particulier la comparaison que j’ai effectuée en 1952-1953 entre le travail de Georg Cantor de 1880 et les méthodes de Bernard Riemann que je préfère à celles de Weierstrass et de Cantor d’avant 1890.
Mon but principal dans de cet exposé est de mettre à jour la nature du blocage mental que j’ai vu à l’œuvre à de nombreuses occasions, empêchant l’étudiant de comprendre les implications profondes du texte de Gauss de 1799. C’est pour répondre au besoin de fortifier le programme d’éducation de notre mouvement de jeunes sur ce sujet central, que toute mon attention se concentre ici. Néanmoins, cette question concerne également un public plus large.
Pour ce faire, bien que la substance implicite du papier de Gauss de 1799 ait été plus que savamment exposé par un certain nombre de mes collaborateurs, dont Jonathan Tennenbaum, Bruce Director et même quelques jeunes, je pense qu’un degré supplémentaire d’amélioration est nécessaire pour notre programme. La question épistémologique de la différence fonctionnelle entre l’homme et l’animal devrait être présentée avec plus d’insistance dans la discussion, et avec le degré qualitativement supérieur d’insistance que j’emploie ici. Je suis devenu le spécialiste de référence dans la question épistémologique. Cette question, la plus profonde, a été le thème central, bien que parfois de manière seulement implicite, de tous mes travaux publiés, y compris mes découvertes scientifiques originales sur les principes de l’économie, ainsi que ma réfutation de la fraude de la « théorie de l’information », et autres sujets annexes. Dans le rapport présent, je pense nécessaire d’avoir la même vision épistémologique, appliquée d’une manière encore plus profonde, sur les aspects psychologiques des questions de mathématiques relatives aux sciences physiques.
L’ensemble des questions interdépendantes ainsi mises en lumière se présente comme suit.
1. QUELLE EST LA RÉALITÉ PHYSIQUE DU DOMAINE COMPLEXE ?
La question fondamentale, implicite dans l’écrit de Gauss de 1799, peut se formuler ainsi : quelle est la nature de la connaissance humaine ? Ou formulée différemment : qu’est-ce qui démontre expérimentalement que l’existence de l’espèce humaine, telle que nous la connaissons, dépend d’un certain principe universel du comportement individuel et social de l’être humain, un principe qui manque à toutes les autres espèces vivantes ?
Pour obtenir une réponse satisfaisante à cette question, procédons par approximations successives.
Commençons, par exemple, par comparer la construction de la solution du problème du doublement du volume du cube, trouvée à l’époque de la Grèce antique par Archytas de Tarente, avec l’approche moderne représentée par la polémique de Gauss de 1799 contre la folie d’Euler et de Lagrange sur ce point. Du fait que Gauss utilise sa solution au problème ontologique de l’approche algébrique de Cardan aux racines cubiques (un problème déjà résolu géométriquement par Archytas) pour démontrer un principe qui était déjà à l’œuvre dans les problèmes axiomatiques de doubler la ligne et le carré, c’est-à-dire l’existence du domaine complexe en tant que domaine de puissance efficiente (puissance dans le sens de Platon), il faut admettre que la réalité physique de la discussion de Gauss était déjà démontrée de manière claire et conclusive par les Grecs classiques pré-euclidiens de la tradition de Pythagore. [10] En 1799, Gauss entreprit de dévoiler à nouveau ce même ancien principe de la géométrie pré-euclidienne (c’est-à-dire anti-euclidienne) dans le cadre de référence de la physique mathématique moderne postérieure au XIVe siècle.
En d’autres termes, comme je le clarifierai davantage par la suite, la physique mathématique moderne doit reconnaître les circonstances spécifiques de l’histoire de l’économie moderne, qui permirent, grâce aux efforts particuliers de Gauss, Dirichlet, Abel et Riemann, les étapes successives du développement de solutions pour les principes supérieurs d’une notion générale de courbure de l’espace-temps physique.
Les développements modernes (depuis la Renaissance européenne qui fonda la civilisation européenne moderne) nous ont présenté une nouvelle forme d’expression pratique, sociale, des mêmes questions de géométrie physique qu’avaient traités Archytas, Platon, etc. Les contributions successives des fondateurs de la science moderne de la Renaissance, comme Nicolas de Cues, Luca Pacioli, Léonard de Vinci, et de leur successeur exceptionnel déclaré, Johannes Kepler, ont jeté les fondations de la physique mathématique valide développée au XVIIe siècle par Gottfried Leibniz et ses associés.
Malheureusement, l’hégémonie acquise par la suite par le courant politique opposé à cette tradition, les Lumières décadentes empiristes de l’Europe du XVIIIe siècle, c’est-à dire les héritiers de Sarpi, Galilée et Descartes, a presque réussi à détruire la science. [11] Les deux formalistes de la « tour d’ivoire » les plus doués parmi les mathématiciens de l’époque, ces deux tricheurs et fanatiques dont il a été question ci-dessus, Euler et Lagrange, ont dirigé l’attaque frauduleuse contre Leibniz, que Gauss a heureusement réfutée pour l’essentiel dans son texte de 1799.
Le règne de Napoléon Bonaparte, qu’on pourrait qualifier aujourd’hui de pouvoir impérial fasciste, a également constitué, par son soutien aux dogmes empiristes de Lagrange, une tentative de détruire les formes classiques de la science française moderne. Cette attaque s’est poursuivie avec force dans la période postérieure à 1814, avec les efforts de Laplace et Cauchy, les favoris de la Restauration monarchique française mise en place par l’Empire britannique, pour éradiquer le programme leibnizien de géométrie de Monge et Carnot à l’Ecole polytechnique. Cette même fraude s’est perpétuée sous la forme d’attaques virulentes combinées contre les fondations de la science européenne moderne, par les empiristes britanniques et les héritiers néo-cartésiens de l’assaut de Lagrange contre les racines leibniziennes de l’Ecole polytechnique en France. De tout ceci il résulte que, depuis cette époque, et en particulier depuis les fraudes de Clausius, Grassmann, Kelvin, Helmholtz, etc., cette forme de conflit a persisté jusqu’à ce jour entre la véritable science classique et les fraudes empiristes (réductionnistes) propagés au nom de la science. D’une manière générale, le réductionnisme a prévalu politiquement.
Ceci étant dit sur les caractéristiques historiques centrales des problèmes de la science moderne, je peux reprendre la trame de ma discussion ontologique principale.
Deux découvertes élémentaires modernes de la science physique illustrent la méthode déjà employée par des anciens tels que Platon et les Pythagoriciens, pour résoudre des paradoxes élémentaires comme les problèmes du doublement de la ligne, du carré et du cube, ou le caractère unique, démontré par construction, de l’existence des cinq solides platoniciens. [12] Ces applications modernes, cruciales, les plus élémentaires de la même méthode classique, sont la découverte originale par Kepler de la gravitation universelle et l’élaboration par Fermat du principe universel de moindre temps, poursuivie par le développement du calcul infinitésimal de Leibniz et du principe physique universel de moindre action bâti autour du problème de la chaînette.
Ce sont ces découvertes de Kepler, de Leibniz, et d’autres semblables, qui furent la cible des attaques frauduleuses lancées par les sophistes modernes pro-sataniques, prenant suivant les circonstances les noms d’empiristes, de cartésiens, de physiocrates, de phénoménologistes et d’existentialistes. [13] La déification du « libre-échange » est typique de la façon dont ce que je dénonce ici comme des formes pro-sataniques de croyance, induisent un peuple à s’autodétruire, comme celui des Etats-Unis qui ont abandonné depuis 1964 leur rôle de plus grande puissance productive du monde, pour devenir, moralement, culturellement et économiquement, un empire décadent, prédateur et consumériste. Examinons deux exemples, la gravitation et la moindre action, comme moyens d’illustrer un principe ontologique crucial des plus élémentaires de toute méthode scientifique. Ne pas saisir le principe élémentaire exprimé par ces deux exemples condamnerait à l’échec toute tentative de définir la pensée moderne générale d’une manière scientifique.
Comme le programme éducationnel de notre association le souligne, les observations de Kepler dirigées contre les erreurs fatales de jugement scientifique communes à l’astronomie pro-aristotélicienne de Ptolémée, Copernic et Brahe, sont le signe d’une méthode scientifique valide. Contrairement à ce qui découle des présupposés mathématiques de ces astronomes pro-aristotéliciens, non seulement les orbites planétaires sont elliptiques, avec le Soleil à l’emplacement d’un foyer, mais en plus, le mouvement le long des trajectoires orbitales est constamment non uniforme. Comme Kepler le souligne explicitement, ce constat démontre entre autres choses, que ce produit du réductionnisme appelé aristotélisme, est une escroquerie. [14] En observant de manière compétente certaines irrégularités dans les phénomènes, on prouve ainsi que « l’apriorisme » d’Aristote, qui réduit toute connaissance à une simple description de nos perceptions sensorielles, est erroné. La découverte de la gravitation par Kepler fut le point de départ de développements fondamentaux ultérieurs comme la découverte originale par Leibniz du calcul infinitésimal et, comme je le souligne ici, du concept crucial de fonction surface riemannienne.
La méthode sophiste (réductionniste) nie l’existence d’une vérité connaissable. Ce fut le cas à l’époque ancienne des tricheurs aristotéliciens au sujet de l’astronomie ; ce fut également le cas à l’époque moderne, avec le célèbre tricheur empiriste néo-aristotélicien, Emmanuel Kant. [15] Le réductionniste insiste sur l’idée que nous ne connaissons réellement que ce qui se présente à nos sens. [16] A l’opposé de ce qu’affirment les sophistes, la comparaison des caractéristiques mesurées des orbites de la Terre et de Mars suffit à illustrer la preuve que notre connaissance de la réalité physique ne vient pas de nos sens ; nous connaissons la réalité par la puissance spécifique à l’homme de formuler des hypothèses ; par la détermination expérimentale de la validité de ces hypothèses permettant de résoudre les paradoxes qui apparaissent souvent lorsque nous essayons d’expliquer le fonctionnement de l’univers observé, à partir d’une simple description basée sur la perception sensorielle. [17]
Ombre et substance ! (Passion !) La gravitation est une hypothèse démontrée expérimentalement, qui définit notre connaissance de ce principe physique universel comme ne pouvant pas être détecté directement par nos sens, mais comme déterminant néanmoins le mouvement de ces simples ombres qui constituent l’aspect sensible de notre univers. Ceci attire l’attention de l’observateur intelligent sur le fait que notre appareil sensoriel n’est qu’une partie de notre organisme. Ce que nos sens nous rapportent n’est au mieux que l’effet de l’action du monde extérieur sur ces organes sensoriels, et non pas l’image de cette action efficiente elle-même. [18] Les sens nous montrent, au mieux, les ombres portées d’un univers qui existe au-delà de l’observation sensorielle directe. Le domaine de la perception sensorielle ne nous présente que les simples ombres des principes réels qui opèrent dans un univers extérieur au domaine de la perception sensorielle directe. Platon ne dit rien d’autre lorsqu’il est question du problème du doublement du carré (Théétète) [19] et de la construction des solides platoniciens. [20]
Ombre et substance ! (Passion !) Fermat a découvert que la propagation de la lumière suit le chemin de moindre temps, au lieu de celui de la moindre distance. Les améliorations de cette découverte apportées successivement par Huygens, Leibniz et Jean Bernoulli, ont conduit Leibniz aux découvertes inter-reliées du principe de moindre action qui est le fondement unique du calcul infinitésimal, du principe physique des fonctions logarithmiques et du rôle de la chaînette comme une expression de l’aspect le plus caractéristique de ce que Gauss et Riemann ont défini plus tard comme étant le domaine complexe.
Les résultats de ces deux exemples, la découverte originale de Kepler du principe de gravitation et la définition par Leibniz d’un principe universel de moindre action, viennent contredire le préjugé naïf et faux selon lequel nos sens nous montreraient l’univers réel dans lequel nous vivons. Ces exemples, et d’autres découvertes semblables de principes physiques universels, nous montrent des principes par lesquels nous pouvons augmenter notre pouvoir visible de dominer volontairement l’univers ; ils nous montrent également la nature du principe universel de l’hypothèse physique, de la faculté de noèse [21] par laquelle nous pouvons découvrir l’existence de nouveaux principes physiques spécifiques et en avoir la maîtrise pratique (émotionnelle).
L’acquisition d’une telle connaissance pratique efficiente de principes dépassant les pouvoirs de la perception sensorielle nous permet de définir la fonction efficiente de la perception sensorielle dans cet univers réel qui se trouve lui-même en nul autre endroit que dans le domaine complexe, un univers situé au-delà du monde des ombres de la perception sensorielle. Pour décrire cette relation, considérons l’exemple qui suit.
L’exemple du ciel nocturne
Le plus ancien exemple connu de ce que nous appelons aujourd’hui la « science physique » est reflété dans les calendriers astronomiques antiques. Notre notion actuelle de science issue de la civilisation européenne trouve son origine dans l’étude géométrique de l’astronomie que les pythagoriciens pro-égyptiens appelaient « sphérique ». La notion actuelle de « principes physiques universels efficients » vient de l’étude du comportement régulier des « vagabonds » de notre Système solaire (les planètes), considérées dans le décor des étoiles fixes lorsque les opportunités pour observer le ciel nocturne sont les meilleures. [22]
Dès que l’homme tenta une « normalisation » du ciel nocturne pour compenser le fait que toute observation depuis un point de la Terre doit être considérée comme effectuée depuis un point sur la surface d’un volume quasi sphéroïde (notre planète) en rotation et suivant une certaine trajectoire, il se forma une certaine idée de ce que l’on appelle « univers ». Ainsi se posa la question : que voyons-nous « là-haut » ?
Depuis une position « normalisée » sur la Terre, les constellations étoilées semblent se trouver sur la surface intérieure d’un espace sphérique dont le rayon est très grand, mais de longueur indéterminée. Dans les temps anciens, beaucoup d’observateurs considéraient les événements du Système solaire comme des vagabonds insolents se déplaçant à leur gré devant le décor d’un réseau d’étoiles apparemment fixes sur la surface interne de la sphère céleste. Appelons cette vision de l’univers le point de départ pour l’humanité de la notion de sensorium universel, c’est-à-dire une vision de cet univers tel qu’il se présente à nos organes sensoriels. Ceux qui faisaient l’erreur de supposer que nos sens étaient capables de nous montrer directement l’univers, tendaient à croire que les mesures de ce qu’on pouvait considérer comme le mouvement constant, angulaire ou rectiligne, des corps célestes, étaient l’expression statistique simple des lois gouvernant directement l’univers ; des effets légitimes étaient ainsi faussement interprétés comme se trouvant confinés dans les limites d’un sensorium universel, dans lequel, pensait-on, l’existence de notre Terre était située.
De la même manière, notre contemporain se laisse généralement duper face aux cycles et autres mouvements périodiques des marchés financiers ; il suppose que les relevés de ces phénomènes apparents contiennent la connaissance d’hypothétiques « lois des marchés ». Ce dupe est incapable de comprendre que les marchés sont organisés pour « tondre le mouton », pour piéger et dépouiller l’investisseur victime de sa propre cupidité, qui ne croit que ce qu’il voit et qui préfère ne considérer que des données statistiques simplistes plutôt que des relations de cause à effet physiques.
Ceci étant posé, tournons notre attention vers deux directions. Dans l’une nous avons, à l’opposé des réductionnistes, les anciens qui considéraient l’univers dans les bornes du sensorium d’un point de vue pré-euclidien, semblable à celui de Thalès de Milet et des Pythagoriciens. Parmi leurs dignes successeurs figurent Aristarque qui prouva que la Terre tourne autour du Soleil, ainsi qu’Eratosthène qui mesura la courbure de la surface de la Terre (avec une approximation remarquable) à partir d’observations faites en plusieurs points de la surface de notre planète, dans la région méditerranéenne. Dans l’autre direction, nous avons la science moderne qui naquit au moment de la Renaissance du XVe siècle dont l’épicentre fut l’Italie.
Nous reviendrons ultérieurement sur ce dernier fait. Ayons pour l’instant présent à l’esprit que cette Renaissance a ressuscité, de l’âge des ténèbres provoqué par la tradition romaine impériale, l’ancienne connaissance grecque classique des méthodes de la science physique, et que ceci a façonné le cadre dans lequel sont nés les premiers Etats-nations, ceux de Louis XI en France et d’Henry VII en Angleterre. Ce fut aussi la naissance de la civilisation européenne moderne après un long âge des ténèbres qui a dominé l’Europe depuis l’émergence de l’Empire romain jusqu’au féodalisme qui en fut la continuation. [23] Ce fut aussi le creuset de la science moderne représentée par les travaux de Brunelleschi, Nicolas de Cues, Léonard de Vinci, ainsi que de leur disciple, Johannes Kepler, le fondateur de la notion de physique mathématique complète moderne. Les circonstances historiques les plus pertinentes pour ce rapport sont les suivantes.
Bien que les fondateurs de la science moderne expérimentale, comme Nicolas de Cues, savaient déjà au XVe siècle que la Terre tournait autour du Soleil, l’Europe, infectée par l’Inquisition à partir de 1511, était retournée aux méthodes aristotéliciennes inefficaces de la « tour d’ivoire », c’est à-dire à l’astronomie de Ptolémée, Copernic et Brahe, et y est demeurée jusqu’à Kepler. Ces trois héritiers du réductionnisme d’Aristote décrivaient l’univers dans les termes d’un mouvement régulier, statistiquement linéaire, sur la « surface interne » du sensorium astronomique.
Aujourd’hui, plusieurs siècles s’étant écoulés, nous avons une version plus sophistiquée de ce sensorium. Nous avons la vision d’un univers de galaxies en expansion, chacune de ces galaxies ayant une configuration extrêmement complexe. Néanmoins, de telles découvertes ne répondent pas à la question fondamentale : ce sensorium, ainsi défini, possède-t-il une réalité auto-évidente ? Ceci ramène notre attention à la fonction de l’Etat-nation moderne, la république platonicienne, qui est de donner une nouvelle définition, nécessaire, à la signification de la science.
Quel fut le présupposé pathologique qui, après 1511, poussa les autorités européennes, pour la plupart réactionnaires, décadentes et sous l’influence de Venise, à tenter de ramener la science en arrière, à des superstitions réductionnistes comme celles d’Aristote ou de Guillaume d’Occam ? Quelle est la manière la plus simple de rendre claires les caractéristiques systémiques de ce déchaînement de décadence morale que furent les guerres de religions orchestrées par Venise dans la période de 1511 à 1648 ? Considérons d’abord les origines sociales de cette décadence, avant de nous concentrer sur ses conséquences épistémologiques.
Comme je vais le souligner ici, l’enjeu politique sous-jacent à l’offensive dirigée par Venise contre les progrès de la Renaissance du XVe siècle se résume à une bataille autour de la question suivante : l’homme est-il une forme supérieure d’animal, ou une espèce catégoriquement distincte, voire supérieure à toutes les autres formes de vie ? Ou, en d’autres termes : quelle est la nature fonctionnelle de la connaissance spécifiquement humaine, qui sépare l’espèce humaine des bêtes ? Quelles sont les conditions sous lesquelles les membres d’une culture peuvent être confrontés avec les preuves d’une telle spécificité ?
La Renaissance du XVe siècle, dont Florence fut l’épicentre, est le point de repère historique qui sépare l’émergence de la civilisation européenne moderne, des relents du monde féodal décadent, romantique et philosophiquement irrationnel. La figure intellectuelle centrale de cette période révolutionnaire de changement est le cardinal Nicolas de Cues qui prescrit dans sa Concordantia Catholica une réforme œcuménique de la Papauté en plein désarroi, et le remplacement du système féodal par une communauté de principes entre Etats-nations souverains républicains. [24] Par ailleurs, il donne dans De Docta Ignorantia la première approximation d’une définition complète de ce qu’on appellera par la suite la science physique moderne. La Renaissance italienne eut pour complément indispensable la création d’un premier Etat-nation moderne, la France unifiée sous Louis XI, rendue possible par le courage pionnier de Jeanne d’Arc. Le deuxième Etat-nation moderne fut l’Angleterre d’Henry VII.
Un développement politique majeur est corrélé à cette évolution : le voyage de Christophe Colomb qui mit à exécution un projet organisé par Nicolas de Cues en 1453, grâce à l’utilisation de cartes et d’autres outils que Colomb élabora sur la base de renseignements obtenus auprès de Toscanelli, un collaborateur du Cusain. Malheureusement, cette redécouverte par Colomb d’un pays habité de l’autre côté de l’Atlantique coïncida avec la persécution sauvage exercée en Espagne contre les Juifs et les Maures. [25] Cette barbarie ouvrit la voie à ce qu’on appela « le petit âge des ténèbres » de l’Europe moderne, c’est-à-dire les guerres de religions de la période 1511-1648.
Malgré les horreurs effroyables de ces guerres de religions essentiellement orchestrées par Venise, l’impulsion générale de la période 1401-1789 et même au-delà, se caractérise, malgré des hauts et des bas, par un progrès net vers une forme de société libérant la grande majorité de la population européenne de son statut dégradant de gibier ou de bétail humain.
Pour la première fois, le principe d’agapè, de Platon et du christianisme, trouva son expression dans la notion d’une société politique gouvernée par le principe de loi naturelle qui devint plus tard le principe constitutionnel fondamental du droit dans le préambule de la Constitution fédérale américaine. Ce principe se résume par les termes combinés des notions interdépendantes de souveraineté nationale, d’intérêt général et de postérité.
Cette doctrine de loi naturelle signifie trois choses en pratique. Qu’un Etat-nation républicain doit être parfaitement souverain. Que les souverains n’ont aucun droit moral de régner sauf s’ils servent effectivement l’intérêt général de toute la population. Et que la société place le bénéfice de la postérité au-dessus de celui des personnes vivantes. Il s’ensuit que, bien que les Etats doivent être souverains en vertu de la loi naturelle, ils sont tenus de promouvoir ces trois droits et bénéfices auprès de tous les peuples ; ainsi, ces conditions concordantes représentent dans le droit naturel la base d’une communauté de principes, par opposition à un système basé sur la prescription de conflits inévitables, comme celui des empiristes Hobbes et Locke.
Cette révolution dans l’art de gouverner de la Renaissance du XVe siècle, dont la France de Louis XI et l’Angleterre d’Henry VII sont des représentations approximatives, a déterminé la date et le lieu de naissance de la véritable économie politique. Cette naissance de l’économie politique a donné l’expression pratique d’une définition nouvelle, légitime, de la nature du gouvernement et de l’être humain – à la fois en tant qu’individu et membre de la société. L’idée que l’Etat est moralement responsable de promouvoir l’intérêt général de toutes les personnes et de leur postérité, représente l’acte de naissance de la société moderne, permettant la libération progressive de la majorité de l’espèce humaine de son statut sociopolitique et économique de « bétail humain ».
C’est ce concept moderne de droit naturel basé sur la notion fonctionnelle de la promotion de l’intérêt général de toutes les personnes et de leur postérité individuelle et collective, qui constitue le fondement de toute notion compétente de droit et d’économie politique en particulier, et de science physique en général. C’est du point de vue de la notion de science moderne du XVe siècle, que notre association adopte aujourd’hui les précurseurs grecs anciens de la science – tels les pythagoriciens pré-euclidiens – comme part intégrante, bien qu’imparfaitement développée, des fondations pour l’émergence d’une science moderne compétente.
Avant cela, la loi impériale (ultramontaine) accordait à la plus grande part de l’humanité, à peine plus de droits qu’à un troupeau de bétail. Cette même doctrine féodale, qu’on retrouve au XVIe et au XVIIe siècle dans la tradition des Anjou et de la Fronde, est devenue le postulat de base du dogme néo-féodal des physiocrates, dont les axiomes furent formulés par François Quesnay. La doctrine physiocrate du laissez-faire de Quesnay, reprise par Turgot et largement plagiée dans le dogme du « libre-échange » d’Adam Smith, pose comme postulat que les serfs d’un domaine n’ont pas plus de droits que le bétail non-humain. Il en découle que – comme le pensaient les Cathares – le profit du domaine provient d’une sorte de formule magique inscrite sur le titre de propriété dudit domaine, lequel est détenu par un propriétaire terrien aristocratique, le plus souvent un parasite fainéant et décadent, adepte du « droit de l’actionnaire ».
Avant la nouvelle conception moderne du droit, exprimée par les deux œuvres complémentaires du Cusain, Concordantia Catholica et De Docta Ignorantia, les classes sociales défavorisées et les étrangers étant rabaissés au statut de bétail humain, dont la définition était de servir les classes régnantes, on ne mesurait pas les résultats de la société en terme des bénéfices obtenus par l’amélioration des conditions de l’ensemble de la population.
Un exemple : les politiques de Frederick Douglass destinées à éduquer les anciens esclaves au lendemain de la guerre de Sécession américaine, furent par la suite largement remplacées par une doctrine qui abaissait l’éducation et la vie intellectuelle de ces nouveaux citoyens à un niveau à peine suffisant pour qu’ils puissent effectuer une activité manuelle quotidienne. Pourtant, le meilleur économiste au monde de cette époque, Henry C. Carey, avait déjà montré qu’avant 1865, l’économie nationale américaine avait « perdu de l’argent » à cause du travail des esclaves, alors que les bénéfices de cet esclavage avaient surtout profité aux intérêts britanniques et à leurs complices tories américains. L’effondrement final catastrophique de l’économie italienne sous l’Empire romain esclavagiste est symptomatique de la fausse prospérité, superficielle et temporaire d’une nation dont l’économie repose sur le profit de quelques-uns par le pillage de la terre et du travail du plus grand nombre.
L’effondrement actuel de l’économie des Etats-Unis, un pays qui a été la première puissance du monde en termes de production sous les présidents F. D. Roosevelt, Eisenhower et Kennedy, et qui est devenu par la suite une culture prédatrice, décadente, consumériste et ruinée, reflète les effets désastreux de la politique monétaire et financière imposée aux nations du continent américain depuis 1971 par un FMI sous contrôle des Etats-Unis, les conduisant toutes à l’effondrement. Le parasite qui détruit ainsi son hôte se condamne lui-même par sa propre stupidité.
Le principe de l’Etat-nation souverain accorda au serf un droit que le féodalisme ultramontain lui avait nié : celui d’être humain sous la nouvelle conception du droit des Etats-nations souverains. Le développement des pouvoirs producteurs des individus et le droit de participer aux fruits de ce développement sont devenus l’intention de la loi naturelle de cette institution nouvellement introduite – l’Etat-nation moderne. Sous cette loi, le peuple et les terres de la nation ne sont plus un simple bois destiné à être consumé/consommé pour chauffer les oligarques et leurs laquais ; la protection et l’amélioration des conditions de tous les citoyens et de leur postérité sont devenues la forme d’obligation calculable à laquelle le gouvernement doit se soumettre, car c’est sur elle que repose son autorité. Ceci constitue l’expression élémentaire, en première approximation, de l’institution moderne qu’on appelle économie politique.
La définition de l’économie politique ayant permis de traduire ce nouvel ordre de société dans les termes d’une forme d’organisation implicitement calculable, le cadre indispensable était créé pour que la science européenne du XVe siècle puisse voir le jour. La possibilité d’une amélioration des conditions de vie des générations présentes et futures dépend de l’interdépendance de deux types d’activités spécifiquement humaines, au moyen desquelles l’homme peut accomplir ce que ne peut aucune autre espèce vivante : l’accroissement volontaire du potentiel de densité démographique relative de l’espèce humaine.
On peut caractériser ces deux activités par leurs effets, comme 1) les découvertes de principes universels efficacement mises en œuvre, et 2) la compréhension du rôle moral des compositions artistiques classiques, comme les tragédies classiques d’Eschyle, de Shakespeare et de Schiller, pour inciter la société à coopérer de manière délibérée et efficace, dans la promotion et l’utilisation des bénéfices du progrès scientifique.
La différence entre ces deux impulsions coopérantes est que, dans les découvertes fondamentales de principes physiques universels, l’esprit créatif agit selon une relation individuelle avec l’univers physique. Dans les principes de la composition artistique classique, l’individu agit selon une relation guidée par l’émotion, avec les principes des processus sociaux par lesquels la société coopère dans l’application des principes physiques universels découverts. Les bénéfices de ces activités sont la seule véritable source de ce qui devrait être vu comme la forme physique de profit économique de la société. Il n’existe aucune autre source de profit véritable et légitime que les bénéfices combinés de l’action de découvrir et de l’adoption de ces deux types de principes universels.
Cette vision de la science, dans le contexte de l’économie politique, oblige la société moderne à se confronter à une nouvelle manière de considérer la différence entre l’homme et l’animal. Comme nous pouvons le montrer clairement, par exemple à partir de la doctrine de Moïse, de l’œuvre de Platon ou des principes du christianisme, des individus exceptionnels des sociétés anciennes ont pu donner une définition essentiellement correcte de la nature de l’homme, qui place notre espèce à part et au-dessus du règne animal. Cependant, la république d’Etat-nation moderne, telle qu’on la voit dans la Concordantia Catholica de Nicolas de Cues, fut la première apparition d’une forme de société dont les passions sont efficacement ordonnées pour la promotion de formes de progrès en accord avec la nature spécifique de l’être humain, en tant que créature dont l’activité caractéristique est la passion pour la découverte et l’application des deux classes de principes universels.
La République, Etat-nation souverain moderne, est une forme d’Etat qui doit être dédiée efficacement à l’autorité supérieure de la doctrine de loi naturelle, telle qu’elle est exprimée dans le préambule de la Constitution fédérale américaine, qui ne reconnaît l’existence d’un droit à « l’intérêt de classe » pour aucune classe sociale. La notion de « droit de l’actionnaire », très répandue de nos jours dans les nations modernes, n’est rien d’autre qu’une doctrine spécifiquement fasciste, de la tradition romantique du droit de Hegel et Savigny et de leur héritier nazi, Carl Schmitt. Comme la science, la loi naturelle républicaine mesure l’intention et les résultats par rien de moins qu’un étalon universel, spécifiquement : l’universalité de l’humanité et le rôle qui lui est implicitement assigné d’exercer un contrôle et une responsabilité pour l’intérêt général de l’humanité et pour l’amélioration de l’univers que nous habitons.
Avec la Renaissance du XVe siècle, l’idée de l’homme dans l’univers, comme être universel défini par son activité volontaire, est devenue le guide de ces changements dans l’activité humaine qui portent le nom de progrès. Avec l’adoption en 1789 du préambule de la Constitution fédérale américaine, un critère moral, passionné, a été établi pour l’ensemble de la civilisation européenne, par lequel la société doit s’obliger à s’autoréguler en fonction du progrès mesurable de la totalité de sa population, afin d’améliorer la condition générale des citoyens et de leur postérité. Avec la fondation de l’Etat-nation moderne dans la continuation de la Renaissance du XVe siècle, le traité de Westphalie de 1648, la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776 et la Constitution fédérale américaine de 1789, une forme d’économie physique légitime a pu être invoquée comme modèle de référence pour le droit suprême des nations, qui, si elle est mise en œuvre, représente une forme mesurable de la véritable nature de l’humanité. C’est ainsi qu’il faut dater ce qu’on appelle l’histoire moderne et la notion qui lui est liée, de science moderne.
Ces missions de la République moderne ne peuvent être accomplies que par le savoir accumulé et l’utilisation des principes physiques universels découverts qui existent en dehors du monde des ombres de la perception sensorielle naïve. Cette vision propre à l’humanité, à son pouvoir, et à sa mission, commence quand nous cherchons les principes des deux types mentionnés ci-dessus qui, par leur nature, échappent à notre perception sensorielle, par la connaissance desquels, l’homme peut étendre son contrôle sur l’ordonnancement invisible des événements dans le sensorium, qui se reflète sur nos sens sous la forme du ciel nocturne.
Ce n’est que sous ces pré-conditions politiques que la science moderne a pu établir sa notion de domaine complexe à partir des réalisations de la tradition platonicienne ancienne.
2. LE DOMAINE COMPLEXE ET L’IMMORTALITÉ DE L’HOMME
La preuve que l’univers est constitué de principes universels qui ne sont pas directement connaissables par nos sens, nous conduit à la nécessité de concevoir la relation de l’individu à la nature qui l’entoure dans les termes de deux géométries. La première est ce que j’ai défini dans les pages précédentes comme la forme anti-euclidienne de la géométrie du sensorium universel. La seconde est une géométrie basée uniquement sur une étude expérimentale des relations mesurables au sein d’un ensemble d’interrelations entre principes physiques universels connaissables et validés expérimentalement, engendrés par la méthode d’hypothèses de Platon. La première correspond approximativement à la géométrie du monde des ombres de l’espace-temps perceptible par les sens. La seconde, correspond à l’univers non perçu des principes réels qui produisent les effets sensoriels paradoxaux nous conduisant à reconnaître l’existence de principes physiques universels, imperceptibles mais existant de façon efficiente. Les deux géométries sont partout en interaction.
Nous allons d’abord considérer les conséquences de tout ceci sur le travail du scientifique en physique. Nous nous intéresserons ensuite à la question de la composition artistique classique.
Au sujet de la question scientifique, on connaît l’interaction de ces deux géométries perceptive et physique ; c’est l’effet reflété dans la physique mathématique moderne, la notion de réalité du domaine complexe de Gauss-Riemann. Dans cette notion combinée, la relation de la seconde géométrie, celle de l’action physique efficiente, sur la première, la géométrie physique du domaine visible, se manifeste comme impact des ombres projetées des principes physiques, sur le sensorium. Combinées, ces deux géométries sont le sujet de la notion générale de fonction-surface riemannienne, telle qu’elle fut élaborée par Riemann travaillant principalement sur les fondements des notions de Gauss de principes généraux de courbure. [26] Pour une première approximation, considérons ceci s’appliquant à la gravitation telle que Kepler l’a définie. Puis, en seconde approximation, considérons l’évolution du concept de moindre temps de Fermat, qui réapparaît plus tard de façon plus élaborée par Leibniz avec le problème de la chaînette, sous la forme de moindre action universelle.
Kepler situe le principe physique de gravitation dans le contexte d’éléments mis à jour par les travaux successifs de Platon [27], de Luca Pacioli et de Léonard de Vinci [28] sur les implications de la construction des solides platoniciens. C’est avec cette intuition guidant ses travaux sur les caractéristiques elliptiques harmoniques de l’ensemble des orbites du Système solaire, que Kepler donna un premier aperçu général de ce qui deviendrait plus tard la nature physique du domaine complexe. Cette intuition conduisit Kepler à définir un ensemble de caractéristiques orbitales, incluant entre les orbites de Mars et de Jupiter, l’existence nécessaire de l’orbite d’une planète ayant nécessairement explosé. Deux siècles plus tard, Gauss prouva que les restes de cette planète constituent ce qu’on appelle aujourd’hui la ceinture d’astéroïdes.
Ces considérations de Kepler définissent une action invisible mais efficiente, agissant partout dans le Système solaire visible, conduisant ce système, en chacun de ses points visibles, à se comporter d’une manière différente de celle dont on pourrait rendre compte dans les termes d’une action constante entre mouvements visibles. Nous devons donc créer l’image mentale d’un nouvel espace-temps qui, d’une part corresponde à la perception mais qui, d’autre part, guide l’action perçue par une intention exprimée comme un certain principe universel passionné, connaissable, mais imperceptible. La conjonction de ces deux actions, respectivement ombre et substance, définissent une nouvelle géométrie dans laquelle les deux effets, perçu et causal, sont combinés. [29] Ceci donne ensuite le domaine complexe du principe universel de moindre action de Leibniz, puis le domaine complexe tel qu’il est défini successivement par Gauss et Riemann avec leurs collaborateurs comme Lejeune Dirichlet, et d’autres comme Abel à qui les travaux de Riemann sont redevables au plus haut degré.
Telle est la qualité de passion qui sépare le véritable génie du pédantisme, tant dans la science physique que dans la composition et l’interprétation artistique classique.
Je laisserai à mes collaborateurs le soin d’élaborer les exercices pédagogiques requis par les géométries dont il est question dans les lignes précédentes. Mon but ici est de casser la barrière qui sépare la perception visuelle simple des événements ayant lieu dans l’espace-temps sensoriel, de la conceptualisation de géométries supérieures issue de la visualisation synthétique du principe d’action invisible qui révèle sa présence en tout point. Je présenterai plus loin certaines implications de ces considérations au lecteur, après que nous ayons comparé l’exemple précédent à la question de la notion de principe classique de composition artistique. Mes raisons pour ce choix seront clarifiées plus loin.
Au sujet de l’ironie classique
Dans une bonne exécution d’une tragédie classique ou d’une composition musicale classique, les images de la scène sont transcendées par un spectacle qui se joue sur la « scène » intérieure de l’imagination de l’individu dans le public. La comparaison de ces deux scènes, celle des ombres perçues et celle de la réalité imaginée, implique un contraste entre deux états mentaux de l’individu humain, analogue au contraste entre la perception sensorielle et la reconnaissance d’un principe universel, invisible, gouvernant les mouvements de ce qui est perçu. Tout bon artiste classique en est implicitement conscient, et il est guidé par une prescience de ce type de relations. [30] C’est la clé de la définition de tous les principes artistiques classiques, c’est également la clé de toute politique permettant de conduire les nations vers un auto-développement social de l’ensemble de l’espèce humaine.
Ces remarques introductives au sujet que nous allons traiter maintenant, visent à souligner la question suivante : quel est l’objet qui correspond à l’acte mental individuel de découverte, par l’hypothèse, de ce que l’on prouve, par l’expérience, être un principe physique universel ? Cet acte mental correspond à ce que Vernadski définit comme la noèse (biogéochimique).
Le sujet de la véritable noèse est l’existence d’idées qui existent hors de portée de la perception sensorielle, pourtant, l’expérience prouve que ces idées sont définies, efficientes, et tout autant distinctes que pourrait l’être n’importe quel objet de la perception sensorielle. [31] Elles sont désignées chez Platon sous le nom de puissances. [32] Ainsi, par égard à la nature définie, distincte de ces idées de principe, je les désignerai moi-même par l’expression d’objets intellectifs. [33]
Je repose maintenant ma question précédente d’une manière plus précise : quel est l’objet intellectif représenté par l’acte de découverte d’un principe physique universel ? Qu’est-ce reconnaître un tel objet intellectif dans l’esprit de quelqu’un d’autre ? Quel est l’objet intellectif dont la présence détermine qu’une œuvre classique est réussie, ou que l’interprétation d’une tragédie ou d’une composition musicale est réussie, par opposition au simple sensationnalisme d’une composition ou interprétation romantique ou moderniste ? [34]
Ces deux types d’objets intellectifs, physique et artistique, ont la qualité ontologique dont il était question précédemment dans mes références à la découverte originale d’un principe physique hypothétique validé par l’expérience. Le meilleur choix d’exercices introductifs pour acquérir un sens de l’équivalence entre les principes physiques universels et les objets intellectifs de la composition et de l’interprétation artistiques classiques, est l’étude de l’ensemble des dialogues de Platon. Dans cet ensemble de dialogues, l’étudiant se trouve confronté à des objets intellectifs, appelés hypothèses platoniciennes, se rapportant aux principes physiques ; la même méthode produit des intuitions, également appelées hypothèses, se rapportant aux principes des processus sociaux.
Cette seconde classe d’hypothèses, en rapport avec les processus sociaux, peuple le domaine de la composition artistique classique et constitue la clé, comme je l’ai souligné précédemment avec insistance, permettant de reconnaître l’interdépendance entre la composition artistique classique et la force compétente d’une science politique qui fait l’histoire.
Dans la composition classique tout comme dans la découverte de principes physiques universels validés expérimentalement, l’ensemble de la composition est engendré par une intuition unique et ne cesse à aucun moment d’être une expression de cette intuition unique. Considérons un exemple musical de ce principe. Les derniers quatuors à cordes de Beethoven, opus 131 et 132, sont un travail de génie, y compris par rapport à ses meilleures œuvres précédentes. Ils sont, à ce jour, l’expression la plus remarquable, la plus cohérente et la plus avancée du principe de composition de contrepoint bien tempéré défini par Jean-Sébastien Bach. Bien comprises et bien interprétées, ces compositions, ainsi que les autres œuvres « tardives » de Beethoven qui leurs sont apparentées, fascinent les pouvoirs de concentration de la pensée, soumettant celle-ci à une succession passionnée et kaléidoscopique d’actes de découverte passionnants, selon un développement cohérent du début jusqu’après la fin. [35] Le principe d’ordonnancement qui subsume cette succession est un objet intellectif. Cet objet intellectif est l’idée génératrice de l’unité d’effet de la composition.
Une interprétation réussie d’une tragédie classique a un effet similaire.
Ceci étant posé, cherchons à définir la notion générale de composition classique en commençant par poser une question cruciale : comment la pensée individuelle découvre-t-elle l’ensemble des principes de la composition et de l’interprétation ? Quelle est la relation entre cela et l’acte individuel souverain d’engendrer un principe physique universel validé expérimentalement ? En d’autres termes, quelle est la caractéristique des objets intellectifs commune aux découvertes de principes dans la science physique et dans la composition classique ? En quoi la réponse à cette question clarifie-t-elle la raison pour laquelle nous devons voir l’art classique et les formes opposées de composition (ou d’interprétation) artistique, comme appartenant à des catégories qualitativement opposées ? « Classique » et « romantique » ne correspondent pas à des styles d’art différents. Ce sont des espèces d’existence différentes, s’opposant chacune à l’existence de l’autre, dont l’union est aussi stérile que celle d’un mammifère avec un reptile.
La clé de la réponse à cette question est déjà reflétée, de manière exemplaire, dans le récit de la définition par Pythagore du comma musical. D’après ce récit, Pythagore a prouvé l’existence de ce comma en comparant la division de l’octave par la voix chantée à la division de l’octave par le monocorde. Dans une telle expérience, le comma n’est engendré par la voix chantée que lorsque celle-ci est développée à l’optimum de ses potentialités naturelles par des méthodes équivalentes à celles du bel canto florentin du XVe siècle, tradition associée à la connaissance musicale dont il nous reste des références dans les fragments du De Musica de Léonard de Vinci. Le résultat de cette expérience est la même caractéristique de la voix humaine chantée telle qu’elle est reflétée dans le conflit systémique entre le contrepoint bien tempéré de Bach et le clavier également tempéré des empiristes.
Dans la tradition du bel canto florentin, par exemple, le placement des sons et le phrasé de la voix chantante s’inscrivent dans la mémoire comme un ensemble d’idées (« idées » dans le sens d’objets intellectifs platoniciens). [36] Cette notion de voie chantante bel canto est la caractéristique fondamentale de la composition classique, non seulement pour la musique elle-même, mais aussi pour la poésie et le drame classique dont les chants et l’opéra allemands et italiens ont besoin dans leurs compositions musicales. Il en est de même pour la passion qui dirige la composition et l’interprétation de la poésie, ou de la sous-structure musicale du drame qui est joué sur la scène classique.
Il y a quelque chose de plus, qui est d’une importance cruciale pour distinguer la musique en tant qu’art classique, par exemple, d’une physique musicale.
La gamme musicale bel canto sépare les types de voix humaine chantée en six catégories déterminées selon leurs changements naturels de registres, et par d’autres différenciations secondaires dans les types de voix. L’effet combiné de ces caractéristiques des voix humaines chantées, dont les potentialités auront été développées correctement, définit la musique comme une expression sociale plutôt qu’individuelle de l’utilisation des pouvoirs créateurs humains pour engendrer, et pour partager l’expérience d’engendrer des objets intellectifs comme idées. Cet ensemble de relations sociales, essentiel à la « caisse de résonance » des voix humaines chantées, et le rôle essentiel du contrepoint dans la composition musicale classique définissent la composition et l’interprétation musicale classique, comme un domaine de la composition artistique classique, plutôt qu’un type de physique mathématique, même si les définitions des objets intellectifs humains pour l’art classique et pour la science physique sont, par ailleurs, parfaitement congruentes.
Ainsi, comme les préludes et fugues du Clavier bien tempéré de Bach l’illustrent, la caractéristique sociale des idées musicales est communiquée par les principes du contrepoint bien tempéré. Pour cette raison, l’exécution d’une œuvre musicale classique exige que les interprètes imposent aux instruments les caractéristiques de la voix humaine éduquée au bel canto ; sinon, l’interprétation des parties instrumentales des compositions, même classiques, dégénère en une caricature de romantisme (Liszt, Wagner) ou de modernisme. Les interprètes compétents ne jouent jamais les notes de la partition ; celle-ci n’est qu’un outil mnémonique, une simple ombre de l’intention du compositeur classique, qui doit être retraduite afin de retrouver le processus, l’objet intellectif unificateur, le principe qui est la véritable intention de la composition, la conception unique, indivisible qui doit être transmise au public.
Comprendre ces fonctions de la composition musicale classique dérivée des caractéristiques naturelles de la voix chantée bel canto nous permet de comprendre les fonctions cognitives de la voix parlée elle-même. Nous pouvons explorer utilement les relations entre ces deux domaines, en étudiant attentivement le rôle des formes classiques de prosodie chantée dans l’évolution de formes anciennes de poésie vers des modernes, pour différentes langues. [37] Les compositions et déclamations modernistes de prose et de poésie sont des expressions d’une forme décadente dont il résulte, chez la victime, une perte critique de la capacité de composer et déclamer une prosodie classique, ou même de composer les formes d’expression, parlée ou écrite, nécessaires pour communiquer ce que Percy Bysshe Shelley appelait « des conceptions profondes et passionnées concernant l’homme et la nature ». Cette perte du pouvoir de communiquer des idées importantes de façon intelligible s’est de plus en plus aggravée dans les langues européennes au cours des quarante dernières années, depuis le début de la popularisation de la contreculture « rock-drogue-sexe » destinée à éradiquer l’influence de la culture classique. [38]
L’un des effets les plus notables de ce « changement de paradigme culturel » de 1963, sur ceux qui sont entrés dans l’adolescence dans la seconde moitié des années 60, en Europe et aux Etats-Unis, a été une difficulté de plus en plus répandue, à lire et écrire dans une langue. Cette dégradation est en grande partie un reflet de l’impact destructeur de la contreculture « rock-drogue-sexe » sur le sens du rôle de la musicalité (c’est-à-dire la prosodie bel canto). Ceci a été aggravé par d’autres facteurs connexes. En particulier, on a éloigné cette génération de la culture des générations précédentes, orientée vers le futur, pour en faire une génération de « l’ici et maintenant » qui a perdu son sens d’identité dans une perspective historique. Il résulte de cette perspective d’abaissement de qualité morale, que la plupart de ceux qui ont aujourd’hui entre 50 et 60 ans sont des existentialistes handicapés sur le plan émotionnel et intellectuel dans leurs pouvoirs cognitifs. Cet handicap est comparable au dogme sectaire, pathologique de « fin de l’histoire » des synarchistes. [39]
Cette accélération de la décadence culturelle des dernières décennies se reflète dans une perte du pouvoir de prosodie de l’expression orale – qui est fondé sur les principes de la poésie et du chant classique – et aussi, par conséquent, dans une diminution, ou même une perte, du pouvoir de communiquer de véritables idées.
Parmi les exceptions apparentes à cet aspect d’un déclin culturel général affectant la capacité des générations récentes à énoncer une prosodie intelligible figurent ceux qui substituent une sorte de chansonnette romantique – que les crédules prennent pour « un beau discours » – à la place de la qualité d’expression nécessaire pour communiquer le type d’idée caractéristique de la découverte scientifique classique (mais non limité à cela) de principes physiques universels. En d’autres termes, le lieu de la passion ne se situe plus dans les idées humaines, mais dans des sensations bestiales qu’inspirent les objets et le comportement simiesque (cris, roucoulements, etc.) d’autres personnes. [40]
Considérez le cas exemplaire du principal idéologue profasciste de la Cour suprême de justice des Etats- Unis, le juge Antonin Scalia. Scalia est notoire pour avoir admis publiquement, sans la moindre honte, qu’il nie l’existence de tout principe de loi historiquement déterminé, et pour avoir exprimé avec insistance, en public et de manière explicite, sa volonté de substituer à la raison (l’esprit de la loi), son dogme nominaliste orwellien qu’il appelle « le texte » (la lettre). A ce titre, Scalia doit être recalé à son examen de lecture du Préambule de la Constitution fédérale américaine.
Considérons, par exemple, le principe de souveraineté.
L’ironie de la souveraineté
Il est significatif que l’empiriste Thomas Hobbes exprime explicitement sa propre aversion instinctive, qui est aussi celle des positivistes, à l’égard de l’ironie en général et de la métaphore en particulier. Comme je l’ai déjà noté, et c’est le thème central de ce rapport, le fait de réduire le terme « rationnel » à une description mécaniste de l’expérience consistant à « relier les points », a pour effet et pour intention d’interdire qu’on puisse reconnaître l’existence d’une réalité qui ne soit pas une simple lecture de l’expérience sensorielle. Des charlatans comme Bertrand Russell et ses complices, Norbert Wiener et John von Neumann, ont poussé le dogme satanique de Hobbes à l’extrême.
Contrairement à ce qu’implique le nominalisme de Hobbes et de Scalia, les formes de comportement mental supposant que ce qu’on conçoit comme le sens littéral des mots englobe toute la connaissance humaine peuvent être correctement désignées par le terme de schizophrénie. L’utilisation saine de n’importe quel langage demande qu’on y reconnaisse des similitudes avec le domaine complexe de Gauss-Riemann. Les mots sont utilisés littéralement pour désigner des perceptions « d’objets » ou d’impulsions émotionnelles. Cependant, un langage humain sain n’est jamais simplement littéral, un langage sain a sa propre version de domaine complexe. Grâce à l’ironie en général et surtout à la métaphore, le discours intelligent englobe des notions de réalités qui opèrent, comme les principes physiques universels, au-delà du domaine des descriptions littérales de la perception sensorielle. Parfois, les ironies peuvent être trompeuses ou même fausses. Cependant, l’existence de véritables ironies est indispensable pour établir une véritable communication d’idées entre les hommes, que celles-ci soient vraies ou fausses. La poésie classique, par exemple, est entièrement fondée sur cette intention d’un ordre supérieur, partagée entre l’orateur et l’auditeur. [41]
Ces significations supérieures, plus subtiles, imprègnent le folklore d’un peuple et nous les retrouvons aussi dans les expressions les plus raffinées de ses arts plastiques, ainsi que dans les autres arts. A titre d’exemple, on peut comparer la période archaïque et la période classique de la sculpture grecque ancienne ou, liée à cela, la redéfinition de la perspective en peinture par Léonard de Vinci. Les chefs d’œuvre de la sculpture classique représentent l’esprit avec un corps ; ce corps n’est pas figé, il est reconnu par la pensée comme capturé au milieu d’un mouvement ; la pensée saisit l’existence de ce mouvement, comme John Keats décrit cet effet dans son Ode à une urne grecque. Ce type d’art exprime des principes, dans le même sens que le domaine complexe exprime des principes de développement continuel dans l’action, ce que les mathématiques de Galilée, d’Euler, de Lagrange et de Cauchy ne font pas. Le folklore et l’art classique communiquent le sens de principes d’action opérant au-delà de ce que les formes réductionnistes de phrases littérales permettent de comprendre.
Ainsi, chez un peuple, la communication intelligente s’appuie essentiellement sur des significations, ironiques et antiréductionnistes qui se situent entre les fissures des images littérales. L’introduction de nouvelles idées-principes dans une société dépend largement de la possibilité de partager l’ensemble de ce genre d’idées pratiquées dans les cultures-langues existantes.
En conséquence, ce n’est que dans la mesure où un peuple peut avoir l’approximation d’une culture-langue classique, qu’il est capable de faire des découvertes et de délibérer sur de nouvelles idées. Ce qu’on appelle liberté individuelle dans une société, dépend des processus de délibération existants au sein de cette société, fondés eux-mêmes sur l’accumulation d’ironies imprégnant la culture-langue de cette société. Sans ces fonctions d’une forme littéraire de langage riche en ironie, les membres d’une société sont dégradés au statut fonctionnel de bétail humain, incapables de participer à la construction d’un destin national commun.
Le problème sur lequel je veux attirer ici votre attention est cette même question de passion, qui a été mentionnée à plusieurs reprises, plus haut dans ce rapport. Ouvrons ici une parenthèse pour réfléchir sur une expression commune des problèmes en question. Intéressons-nous en particulier au facteur de rage irrationnelle qui imprègne toutes les tentatives des réductionnistes d’expliquer l’occurrence d’un phénomène quelconque dont l’existence correspond à un véritable principe physique universel (ou une composition artistique classique).
Il y a quelques décennies, j’ai eu l’occasion d’étudier le rapport d’un spécialiste compétent, affirmant que les mathématiciens tendent à rêver en noir et blanc, alors que les musiciens classiques tendent à rêver en couleur. J’ai trouvé son rapport compétent et correspondant à mes propres observations sur les différences de comportement entre musiciens classiques et mathématiciens. Cependant, son rapport n’est qu’une généralisation intuitive et pas une règle solidement établie. L’esprit n’est pas aussi simple que son observation ingénieuse tend à le montrer. Il est cependant vrai que l’émotion que j’appelle « de la salle de classe », produite par l’adhésion aux présupposés réductionnistes d’Aristote, des empiristes en général et des kantiens en particulier, prend généralement la forme d’une rage sourde, anale – une qualité de rage propre à favoriser le développement des idéologies existentialistes profascistes. Le sourire rageur de John von Neumann face à Kurt Gödel qui avait détruit l’axiome fondamental de son dieu, Bertrand Russell, sous ses yeux, n’est qu’un des exemples les plus remarquables du contrôle qu’exerce cette rage […], c’est une expression typique des formes réductionnistes de la logique. [42]
Le trouble émotionnel créé par la soumission de la victime à des méthodes réductionnistes, comme celles de Kant, est celui dont les mathématiciens sont affligés. C’est la même chose qui arrive au physicien expérimentateur qui est conduit, par les pressions sociales méphistophéliques de ses collègues, à se corrompre par un acte de dégradation de sa propre découverte validée expérimentalement, visant à faire croire que ses résultats expérimentaux ne sont rien d’autre qu’une extrapolation des mathématiques existantes, scolaires, acceptées et prescrites par la caste de grands prêtres babyloniens que constituent ses pairs. [43]
On peut résumer ici les principes du caractère de la crise intellectuelle et émotionnelle provoquée par ces méthodes réductionnistes de la manière suivante.
A l’opposé des singeries académiques des réductionnistes, la connaissance humaine reconnaît une distinction entre des objets intellectifs qui sont une interprétation de l’expérience sensorielle, et les autres types d’objets intellectifs artistiques classiques ou scientifiques, qui correspondent à des découvertes expérimentales valides de principes physiques universels et qui, malgré leur efficience prouvable, n’existent pas en eux-mêmes comme objets de la perception sensorielle. Dans cette deuxième catégorie définie de façon plus limitée des objets intellectifs d’ordre supérieur – la notion caractérisée par les principes physiques universels –, les objets intellectifs correspondent à des expériences sensorielles d’une qualité paradoxale telle qu’ils défient toute interprétation du point de vue de la simple perception sensorielle.
Le problème du réductionniste obsessif qui se cramponne à une vision « matérialiste » ou du même genre, est que pour lui, la nature élémentaire de l’univers physique correspond directement au présupposé selon lequel la perception sensorielle est la seule forme existante d’expression de la réalité physique. L’espoir désespéré de la victime de ces présupposés réductionnistes est que, quelque soit le paradoxe posé, tout « doit être explicable » dans les termes du « sens commun » populaire selon lequel les objets de la perception sensorielle sont l’essence de tout ce que l’on peut supposer correspondre à la « matière ». La supposition qui est faite ici, c’est que les idées sur les principes physiques universels ont la même qualité statistique que les images ordinaires des « nombres pour compter » mathématiques des relations mécaniques simples.
Nous savons que la supposition des réductionnistes est fausse dans la réalité. Comme je l’ai déjà souligné plus haut, la perception sensorielle est l’ombre projetée par la réalité sur les sens et non la réalité elle-même. Celui qui est conditionné à rejeter cette manière de voir devient hystérique dès que la preuve d’un principe physique universel est présentée à son attention. Comme un renard qui essaye de se faire passer pour une poule dans le poulailler d’un paysan armé d’un fusil, cet hystérique éprouve la nécessité de convaincre son interlocuteur de la nécessité de ne pas prendre le problème en considération.
La rage qui poursuivit John von Neumann jusqu’au tombeau, après que Kurt Gödel ait exposé en 1931 la fraude qui imprègne le Principia Mathematica de Bertrand Russell, est une bonne illustration de cette question. Le culte fou de la « théorie de l’information » et de « l’intelligence artificielle » est précisément fondé sur la rage des disciples de Russell comme von Neumann et Wiener, occupant alors des positions importantes à l’université de Chicago et à l’Institut d’études avancées de Princeton. Les incantations pseudo-scientifiques de la secte du révérend Moon sont une excroissance du culte dément logicopositiviste de « l’unification des sciences » lancé par Russell et Hutchins de l’université de Chicago, dans les années 30. Faisons abstraction des déguisements exotiques des mariages de masse de Moon, et nous verrons que la question fondamentale à laquelle nous sommes confrontés est exactement la même que la folie d’Euler et de Lagrange que Gauss attaque, en 1799, dans sa définition du concept de domaine complexe.
Dans les exemples de la découverte originale par Kepler de la gravitation universelle, du développement par Fermat du concept de moindre temps et de la généralisation par Gauss et Riemann du concept dérivé de Leibniz d’un principe physique universel de moindre action fondé sur la chaînette, nous avons affaire à des objets intellectifs qui, par définition, ne sont pas l’expérience de simples objets fixes de la perception sensorielle. Le point de vue opposé, celui des matérialistes ou des empiristes, base son expérience superficielle sur « l’évidence des faits ». Cette vision opposée trouve ses prémisses dans l’erreur consistant à prendre une simple ombre de la réalité, une perception sensorielle en soi, pour la réalité imperceptible qui projette l’ombre.
Dans tous les cas pertinents, la qualité de la différence ontologique entre ombre et substance est celle soulignée par Héraclite, et par Platon après lui, dans le fameux aphorisme : « rien n’est constant en dehors du changement. » Retournons à la notion de gravitation de Kepler pour illustrer ce point.
En corrigeant certaines erreurs importantes dans les observations de Tycho Brahe, Kepler a démontré que les orbites planétaires n’ont pas la forme régulière exigée par les idéologues réductionnistes induits en erreur par les doctrines aristotéliciennes. Au lieu de cela, les orbites planétaires sont approximativement elliptiques, avec le Soleil occupant l’un des foyers de l’ellipse, et le mouvement des planètes sur leurs trajectoires étant constamment non uniforme. Ainsi, la croyance dans la perception sensorielle, égarée, s’est trouvée confrontée à l’évidence que les orbites planétaires sont gouvernées par un principe de changement constant, comme l’indique le fameux aphorisme d’Héraclite. Cette caractéristique nécessite un agent opérant du dehors du domaine de la perception sensorielle, un agent dont la présence effective s’exprime par une intention : elle nécessite la découverte d’un principe physique universel invisible aux sens. La preuve expérimentale de ce principe devient alors un objet déterminé dans la pensée, un objet existant au-delà de la perception sensorielle.
La compréhension d’un tel objet intellectif semblable à n’importe quel principe physique universel exige de la pensée qu’elle engendre un type d’objet qui a le contenu et la forme du changement constant. Seules des idées ayant ces caractéristiques peuvent être qualifiées de principes physiques universels. Une note autobiographique s’impose ici.
Mon choix d’adopter, en 1953, le point de vue de Bernhard Riemann, comme l’approche requise pour la représentation systématique de mes découvertes dans la science de l’économie physique, avait été influencé de manière particulièrement décisive par une réflexion intense que j’avais menée sur trois des textes philosophiques de Riemann posthumes, datant de 1853. [44] Le premier d’entre eux, intitulé Zur Psychologie und Metaphysik, fut le plus important pour moi à cette époque et le reste encore aujourd’hui, pour des raisons quelque peu différentes. [45] Je m’y réfère ici à cause de la manière dont Riemann y traite la notion de Geistesmasse [littéralement « masses-pensées », que nous traduisons ici par « objet intellectif », NdT.], une notion épistémologique à la base de l’importance particulière qu’il accorde à ce qu’il appelle le principe de Dirichlet, et à son concept de variété riemannienne bâti à partir du concept de Gauss de principes généraux de courbure. Selon mes propres découvertes originales dans le domaine de la science de l’économie physique, le rôle efficient de la génération et de la communication de principes physiques universels est la seule base axiomatique pour une notion rationnelle de processus économiques. Bien que le concept était déjà clair pour moi lors de mes travaux de la période 1948-1952, le fait de revoir mes propres conceptions à la lumière de la référence de Riemann aux Geistesmasse a été crucial pour tout mon travail par la suite, y compris pour les résultats que je présente ici.
Pour comprendre la notion d’un principe physique universel quelconque défini expérimentalement, nous devons revivre le développement du type d’action continue de changement constant que ce principe représente. La notion de gravitation de Kepler, ou la découverte par Leibniz du principe de moindre action physique universelle, sont d’excellentes illustrations pédagogiques de cela. Alors que les images de la perception sensorielle nous donnent une notion d’objets fixes en mouvement, les notions de principes physiques universels sont des images d’une forme d’action non uniforme en constant développement (c’est à dire, le changement).
Pour illustrer cette distinction, comparons les points de vue classique et romantique sur le développement par J.S. Bach du principe de contrepoint bien tempéré.
Le réductionniste cherche à réduire le travail de Bach à un ensemble de règles. Le compositeur classique, dont le meilleur exemple est le Beethoven des derniers quatuors à corde, comprend le contrepoint comme utilisation d’un principe de changement constant tel que ce qui semble une ironie contrapuntique élémentaire engendre toute une composition complexe : une composition qui est un objet défini unique, distinct de tous les autres objets. Ainsi, l’interprète, ou le chef d’orchestre, joue dès le départ avec son attention fixée sur l’idée du caractère de principe de l’ironie contrapuntique qui définit l’ensemble de la composition, depuis le silence qui précède le premier son, jusqu’à la respiration qui suit le dernier. Il joue, comme disait Furtwängler, « entre les notes ».
Non seulement toutes les idées existantes dans la pensée sont des objets intellectifs, mais il y a des différences qualitatives dans les caractéristiques internes permettant de distinguer les idées correspondant à des objets de la perception sensorielle (ce sont des objets intellectifs) et les objets intellectifs correspondant à des principes physiques universels. Le contenu ontologique de cette seconde classe d’objets intellectifs est un principe génératif de changement constant.
Les formes caractéristiques d’états pathologiques de l’esprit associés à la pensée empiriste ou réductionniste sur les notions de principes sont l’expression d’une tentative d’imposer la qualité relativement statique d’une idée associée à la perception sensorielle, sur l’expérience mentale d’une idée correspondant à un facteur non constant de changement qualitatif d’état, dans le domaine des principes physiques universels. Il en résulte qu’on impose, dans les mathématiques, la mécanique déductive des procédures arithmétiques sur des événements qui, par nature, se trouvent ontologiquement hors du domaine des simples nombres pour compter. Le fait de remplacer par des procédures déductives, les procédures géométriques supérieures, provoque un état mental correspondant à la rage dans le milieu social au sein duquel les approches déductives prévalent.
Ce point devient encore plus clair lorsqu’on applique la même approche critique au sujet de la composition artistique classique.
Dans le domaine de l’art
Compte tenu de ce que j’ai écrit plus haut sur la science physique, il apparaît que le mode le plus efficace de développement des cultures, y compris nationales, est l’art classique, et plus particulièrement les formes classiques de poésie, de théâtre, de musique et d’arts plastiques. En architecture, les principes classiques sont fonctionnellement essentiels à une culture nationale saine et heureuse, dans laquelle l’organisation des communautés et l’architecture des bâtiments respectent un standard artistique classique intelligible. Comme illustration clé de ce point, considérons les différences des principes entre les sculptures grecques archaïque et classique.
Le principe essentiel qui distingue la sculpture classique grecque est que l’esprit de celui qui regarde l’œuvre voit le sujet « à mi-chemin » dans un mouvement, d’une manière cohérente avec l’aphorisme d’Héraclite, « rien n’est constant en dehors du changement ». A cela est associé le tour de force de la révolution dans la perspective de Léonard de Vinci, mise en application dans le travail de Raphaël et dans les œuvres de génie de Rembrandt comme « Homère contemplant le stupide Aristote » [Aristote regardant le buste d’Homère, NdT.]. Ces œuvres d’art utilisent des ironies paradoxales dans les ombres visibles, pour communiquer un sens de l’univers réel du domaine invisible à partir duquel ces ombres sont engendrées. Ainsi, dans l’art classique comme dans la science, la qualité des objets intellectifs correspondant au domaine vague de la perception sensorielle est d’une nature différente que celle des objets intellectifs de l’univers réel, où seul le changement existe, qui ordonne le domaine de la perception sensorielle au-delà duquel il se trouve. Ainsi, comme le dirait Percy Shelley, les grands moments de l’histoire d’un peuple expriment une augmentation momentanée du « pouvoir de communiquer des conceptions profondes et passionnées concernant l’homme et la nature », aussi bien dans les sciences physiques que dans les aspects des relations sociales exprimées sous leur forme la plus concentrée par l’art classique.
En d’autres termes, le même principe exprimé par le domaine complexe pour la science physique est exprimé par l’art classique sous une forme explicitement sociale. Ceci est tellement essentiel pour le bonheur des peuples et leur puissance fonctionnelle qu’une société saine a besoin d’une souveraineté nationale parfaite basée sur une forme rationnelle de culture classique qui s’enrichit en permanence. Aucune « tour de Babel » n’est acceptable. Il est nécessaire que des nations différentes aient un critère commun de vérité, mais chacune doit s’y conformer volontairement, par le seul exercice de sa propre souveraineté établissant un critère souverainement national de culture classique.
Le moyen par lequel ces cultures-langues séparées et respectivement souveraines peuvent partager une notion commune de vérité, est utilement décrit comme un principe d’œcuménisme défini au sens large.
Dans la théologie, ce principe œcuménique est associé à la notion d’ »un seul Dieu » telle qu’on la retrouve dans le De Pace Fidei de Nicolas de Cues ou chez Moses Mendelssohn. Cette notion d’une loi naturelle universelle est comprise dans un sens plus large, sans perdre aucun des aspects des discours du Cusain ou Mendelssohn, dès lors qu’on insiste sur l’idée que l’homme et la femme sont également faits à l’image du Créateur et qu’il leur est attribué la responsabilité de dominer la Création.
Les formes fonctionnelles de relations œcuméniques efficaces entre différents groupes religieux, ou groupes de nations, sont des accords qui limitent les obligations communes à une certaine définition de la nature de l’espèce humaine comme étant différente et supérieure aux espèces animales. Ces principes, partagés par les Etats souverains et les groupes religieux, limitent leur autorité supranationale (ou équivalente) aux principes d’un corps de loi naturelle universelle, semblables aux trois principes mis de l’avant dans le préambule de la Constitution fédérale américaine.
Un tel principe œcuménique ne peut exister que s’il est fondé sur une distinction stricte et universelle entre l’homme et la bête. Cette distinction n’est essentiellement rien d’autre que le pouvoir de la pensée humaine de découvrir des principes physiques universels validés expérimentalement se trouvant au-delà des capacités de la simple perception sensorielle. La forme socratique de dialectique qui imprègne les dialogues de Platon est typique d’un corps universel de principes qui exprime cette distinction de la pensée humaine et de ce point de vue supérieur, définit un corps d’harmonie œcuménique pouvant relier les souverainetés parfaites de différentes cultures nationales. En d’autres termes, cette forme de dialectique est un principe commun efficient, partagé par les différentes cultures nationales parfaitement souveraines et par leurs langages.
Il nous faut insister sur un autre point. Le dialogue en question doit s’exprimer à travers les prédicats de chaque culture nationale souveraine, même si les conclusions à atteindre devront, au bout du compte, être véritablement les mêmes, pour chacune de ces cultures nationales souveraines. Ces aspects des cultures nationales remplissant ce critère « classique » décrit ci-dessus sont l’expression des moyens par lesquels cette fraternité œcuménique entre cultures souveraines peut être établie et maintenue.
La question clé de la loi naturelle universelle est la suivante.
A première vue, l’individu humain peut choisir son identité personnelle de deux manières différentes. Pour la plupart des personnes vivant dans les sociétés connues jusqu’ici, l’identité personnelle est placée dans l’existence mortelle, entre la conception et la mort. Pour certaines personnes, d’une disposition culturelle relativement plus élevée, l’identité essentielle de l’individu est située dans sa personnalité immortelle qui habite temporairement l’existence mortelle. Le premier choix, inférieur, situe donc l’identité mortelle de l’individu dans les limites de la perception sensorielle. La passion qui motive l’idée de soi est alors située de cette manière. Le second, le véritable sens de l’identité individuelle humaine, situe l’existence immortelle de l’individu par le nom : à la manière dont la véritable science retient les noms propres des découvreurs de principes physiques universels valides dont les idées, appartenant en fait au domaine complexe de Gauss-Riemann (ou pareillement à celui de la composition artistique classique), sont léguées de génération en génération. Le grand scientifique ou artiste classique est l’épitomé d’une véritable identité individuelle, implicitement immortelle. Dans ce second sens, plus élevé, de la nature du soi individuel, l’expérience de la découverte de principes universels classiques, scientifiques ou artistiques fournit la passion qui implique l’immortalité de cette âme individuelle. L’absence fatale de ce type de passion supérieure chez le Hamlet de Shakespeare est typique du sens inférieur d’identité personnelle.
Depuis que la société existe, la réussite de n’importe quelle culture a dépendu du rôle dirigeant des personnes fidèles à ce sens immortel d’identité universelle, afin de guider une population rabaissée moralement par son intérêt excessif pour le sens moins universel, inférieur et mortel d’identité personnelle. Ainsi, si l’on considère la civilisation européenne au sens large jusqu’à nos jours, des personnalités exceptionnelles de vision universelle comme Solon d’Athènes, le Socrate des dialogues de Platon et Platon lui-même, sont non seulement caractéristiques du meilleur de la culture européenne, mais en sont les fondateurs essentiels.
Le point que nous venons de souligner ramène notre attention vers la distinction fonctionnelle essentielle de la civilisation européenne moderne. L’obligation du chef d’Etat est de défendre la souveraineté et de promouvoir le bien commun en faveur des tous les citoyens vivants et de leur postérité, pour le présent et le futur de la nation dans son ensemble. Donc, la direction de la nation exige des personnes qui incarnent efficacement un sens historique d’universalité et qui, de ce fait, agissent comme les agents indispensables de la conscience nationale, pour subordonner les impulsions petites et l’esprit de clocher de la population, à l’universalité de l’existence historique (passée, présente et future) de l’ensemble de la nation. Ceci exige des ces dirigeants qu’ils occupent une fonction officielle ou morale, un engagement envers un sens historique du passé, du présent et du futur de l’humanité comme un tout. Ce qui veut dire un engagement envers la découverte et l’application des principes – pas seulement ceux qui sont caractéristiques de la nation, mais de l’humanité en général.
Le problème que nous avons dans le monde, y compris aux Etats-Unis et en Europe, est que nos peuples et nos dirigeants ont une pensée trop étroite. Ils sont petits dans leur moralité, dans leurs opinions et dans leurs actes. Tout au long de l’histoire connue, comme Solon d’Athènes le savait déjà, l’existence de bonnes sociétés a toujours dépendu de l’intervention de dirigeants moralement et intellectuellement exceptionnels, comme Benjamin Franklin ou Abraham Lincoln, pour sortir la population des nations de la folie qu’elle s’était infligée à elle-même pendant les décennies précédentes.
A cet égard, la Constitution fédérale américaine, qui a été conçue grâce à une réflexion sur les recommandations de Solon d’Athènes, a été l’instrument le plus durable et le plus efficace de toute l’histoire politique moderne, même au cours des longues périodes où elle a été brutalement trahie, comme dans la période 1964- 2003. Le principal élément de génie de cette Constitution est exprimé dans son Préambule, auquel est assujettie toute interprétation des autres éléments – les amendements, les lois fédérales et les décisions de la Cour fédérale. Les trois principes inscrits dans le Préambule – la souveraineté, le bien commun et la postérité – sont le point de référence et l’élément vertueux de renouvellement national, qui a fait de cette constitution politique la plus durablement efficace de toute l’histoire connue. Le génie non surpassé inscrit dans ce Préambule oblige le gouvernement fédéral à reprendre une perspective véritablement universelle, à sauver la nation de la folie des courants d’opinion populaire récurrents, capricieux et médiocres. Ainsi, lorsque les Etats- Unis suivent les principes de leur constitution, leur république a un certain génie pour l’immortalité, qu’aucune autre n’a pu atteindre à ce jour.
Il est très utile de comparer l’importance du point de vue de ce Préambule au traditionalisme ultramontain et fatal du Code romain de Dioclétien. La tradition, dans le sens où l’exprime ce code, est l’ennemi le plus mortel des peuples suffisamment stupides pour suivre de telles politiques. Au contraire, c’est le changement pour le meilleur qui doit toujours transcender la tradition. Le progrès scientifique et culturel classique doit être la tradition qui dépasse constamment toute autre tradition. Ce n’est que de cette manière que l’immortalité de la personnalité qui habite l’individu mortel peut être protégée. Seule une nation engagée de cette façon vers un progrès infini peut assurer à ses citoyens l’accès légitime à une véritable immortalité fonctionnelle.
Ceci nous amène à la question des principes de courbure, où je traiterai de la fonction déterminante des découvertes de principes physiques universels pour les économies.
3. LES PRINCIPES DE COURBURE
Je reviens sur le thème d’ouverture de ce rapport. Cette fois-ci, je voudrais attirer l’attention sur l’exemple de J. Clerk Maxwell, qui – de même que les disciples d’Ernst Mach dont Ludwig Boltzmann qui contribua beaucoup à jeter les bases de l’escroquerie de la « théorie de l’information » développée par Wiener et von Neumann – fait encore partie des personnalités très influentes du XIXe siècle ayant corrompu l’éducation scientifique jusqu’à ce jour.
La manière par laquelle J. Clerk Maxwell s’est « expliqué » pour justifier son traitement frauduleux des contributions conjointes de Gauss, Weber et Riemann (ainsi que du principe d’Ampère) aux fondements de l’électrodynamique, est exemplaire du type d’escroqueries sur lesquelles repose la notion de cosmogonie généralement acceptée encore aujourd’hui dans les salles de classe. Pour expliquer le caractère frauduleux de son comportement, il invoqua son indignation « morale » devant la perspective de devoir reconnaître l’existence d’une « autre géométrie » que « la nôtre ». Par là, il faut entendre la tradition réductionniste empiriste de Sarpi, Galilée, Euler, Lagrange, Laplace, Cauchy, Faraday, Clausius, Grassmann, Kelvin et Helmholtz. [46] Le résultat de cette expression du point de vue populaire, mais immoral, qui domine aujourd’hui encore dans les salles de classe, est la notion de cosmogonie, généralement acceptée, qui suit.
La racine du problème est illustrée par la forme de sophisme que j’ai décrite comme associée aux « apriorismes » d’Aristote et d’Euclide, et exprimée de façon plus radicale par l’empirisme moderne et ses dérivés.
Cette tradition de l’a priori produit une conception réductionniste de l’univers, basée sur un ensemble intrinsèquement entropique de définitions, axiomes et postulats, formulé dans une « tour d’ivoire ». La soumission des scientifiques à cette escroquerie de l’a priori, telle que l’expriment Euler, Lagrange, Laplace, Cauchy, etc., a pour résultat de plaquer une interprétation mathématique, axiomatiquement entropique, sur les phénomènes physiques. Les théories physiques jugées acceptables sont celles conçues pour se conformer à cette notion « généralement acceptée » de modèles mathématiques. On fait ensuite des déductions à partir des théories ainsi corrompues, à telle enseigne que les diverses interprétations concoctées dans les limites de ces pauvres schémas déductifs deviennent le sujet de vifs débats dans le monde académique et sont répercutées dans la presse non professionnelle sous forme de débats stupides et essentiellement superficiels. Aujourd’hui, de manière générale, tout le monde s’accorde pour dire que l’univers est essentiellement entropique.
Comme je l’exposerai à nouveau ici, l’une des approches modernes les plus utiles pour dévoiler la fraude de toute cosmogonie de type réductionniste est l’élaboration des notions de biosphère et de noosphère par le grand successeur de Mendeleïev, Vladimir Vernadski. [47] J’ai soulevé cette contribution dans divers écrits antérieurs ; à présent, je résumerai simplement les aspects essentiels relatifs au sujet que nous examinons. Le point crucial à souligner est la façon dont le développement et l’application, par Vernadski, des principes de la biogéochimie redonnèrent expression à ce qui avait été le point de vue classique traditionnel depuis l’époque de Platon, à savoir que l’univers est un composite à connexions multiples de trois espaces-phases correspondant à des principes distincts : le soi-disant non-vivant, le vivant et le cognitif humain. L’approche de Vernadski, la biogéochimie, a fourni la base expérimentale moderne permettant de définir les distinctions de principe et les interconnexions de principe entre ces trois espaces-phases.
Les travaux successifs de Pasteur, Curie, Vernadski, etc., démontrèrent expérimentalement que, du point de vue de la chimie physique expérimentale, « la vie » est une catégorie de principe physique universel qui est efficiente, mais qui ne réside pas dans le domaine des processus non vivants. Par conséquent, elle représente un espace-phase universel distinct. De même, les pouvoirs créateurs de l’esprit expriment des principes qui ne résident pas dans le domaine des processus vivants en général. Par conséquent, la cognition humaine, que Vernadski appelle noèse, et qui est exprimée dans la dialectique platonicienne, n’est pas un principe simplement découlant, de manière expérimentale, des processus vivants en général ; au contraire, elle intervient dans le domaine des processus vivants à travers un principe anti-entropique supérieur, comme si elle venait d’ »en dehors » de la vie en général. [48]
L’application par Vernadski de ce qu’il définissait comme la biogéochimie montre que les processus vivants dominent de plus en plus les non-vivants, et que la noèse domine de plus en plus les processus biogéochimiques. Du point de vue de la thermodynamique statistique, la vie est intrinsèquement anti-entropique, relativement aux processus non vivants, et la noèse est intrinsèquement anti-entropique, relativement aux processus vivants généralement. Il s’ensuit que l’univers, en tant qu’interaction entre ces qualités de principe ontologiques, est intrinsèquement anti-entropique, puisque tous les espaces-phases sont multiplement connectés. L’univers est régi par le principe qu’on peut tirer du principe prédominant de la dialectique platonicienne, comme l’indique le Timée de Platon, et comme l’indiquèrent aussi Pacioli, Léonard de Vinci et Kepler.
En outre, la manière dont les espaces- phases respectifs des processus non vivants, vivants et noétiques interagissent, constitue un principe physique universel ; un principe, une passion en accord avec l’affirmation d’Héraclite selon laquelle « rien n’est constant en dehors du changement ». Cette interaction est de la forme de la passion que Platon désigne par les puissances, par opposition au principe stérile (mort) d’énergie d’un Aristote ou d’un empiriste. De même, Philon d’Alexandrie, par exemple, argue contre la stérilité « post-création » d’un Dieu tel qu’Aristote le définit de manière erronée.
Reconsidérons les implications méthodologiques de ce que je viens d’écrire. Reconsidérons cette question du point de vue de l’épistémologie.
Les approches frauduleuses se substituant à la méthode scientifique, comme celles d’Aristote et des empiristes explicitement ou des réductionnistes généralement, plaident pour des définitions, axiomes et postulats a priori, en partant du principe que de telles suppositions arbitraires semblent expliquer un univers ténébreux, limité aux apparitions ténébreuses des perceptions sensibles. Ensuite, comme le font Euler, Lagrange, Laplace, Cauchy, Clausius, etc., les réductionnistes interprètent les phénomènes de manière statistique suivant les préceptes de ces présomptions arbitraires. Toute épistémologie qui abhorre les présomptions arbitraires se tourne vers les processus mentaux humains pour découvrir, là, toutes les présomptions appliquées à l’interprétation de l’expérience.
Le résultat est comparable au principal argument de Riemann dans sa dissertation d’habilitation : en science physique, on ne peut admettre aucune supposition universelle qui ne soit fondée, comme le fut la découverte par Kepler de la gravitation universelle, sur des éléments prouvant qu’une certaine classe de phénomènes ne peut exister que sous forme de reflet d’un objet intellectif, un ensemble de principes physiques universels qui n’existe qu’en dehors et au-delà de la portée des simples certitudes sensibles. Cependant, l’efficacité de ces principes physiques universels peut être démontrée par un examen rigoureux de l’expérience de l’homme, surtout – comme Vernadski définit la noosphère – l’expérience d’avoir volontairement changé l’univers par l’application de la découverte de ces principes. Ainsi, l’univers de l’enquête scientifique physique a un double caractère en termes de géométrie physique, qui allie l’expérience sensible, en tant que processus intrinsèquement non linéaire de principe universel, avec la « courbure » des actions efficientes (principes physiques universels) externes à la perception sensible directe.
L’économie : sous le Soleil créatif
Ainsi, nous pouvons avoir une certaine image expérimentale de l’univers de l’humanité, que je développe ci-dessous dans deux étapes successives d’approximation.
En première approximation, l’univers paraît être composé de deux ensembles de principes physiques universels, le premier, m, étant la totalité implicite des principes découvrables, et le second plus petit, n, étant l’ensemble des principes expérimentalement validés que l’humanité connaît actuellement. Cependant, en deuxième approximation, l’univers m se développe déjà de manière anti-entropique avant l’intervention volontaire de l’homme. Prenons, pour illustrer cet argument, l’exemple de « l’histoire » du Système solaire. Chacun de ces principes revêt la forme d’un principe physique universel, d’un objet intellectif, appartenant à l’univers réel au-delà des ombres de la perception sensible.
D’après ce que nous savons aujourd’hui, le Système solaire a commencé par un Soleil solitaire, exubérant de jeunesse et tournoyant rapidement dans le grand univers. Selon les principes de Kepler, ce jeune Soleil dégagea une partie de son matériau qui prit la forme d’un disque tournant autour du Soleil lui-même. Si nous supposons qu’un processus de fusion nucléaire polarisée se produisait dans ce disque, alors il serait possible que cette fusion polarisée, et probablement elle seule, ait engendré la table périodique du Système solaire. Le matériel de ce disque aurait subi une sorte de « distillation fractionnée » pour former les orbites platoniciennes définies par Kepler. Ensuite, suivant le raisonnement de Gauss, les caractéristiques harmoniques elliptiques des orbites auraient « condensé » le matériel distribué dans chacune d’entre elles pour former les planètes respectives et leurs lunes. L’argument décisif en faveur de cette hypothèse a été fourni par Gauss dans sa démonstration de l’hypothèse de Kepler à propos d’une planète manquante. Celle-ci se se